dialogue #05 | Jour/pluie. Une consultation

Il se tourna vers moi. Son nez fit une ombre au dessus de la lèvre, juste sur le trait de l’ange, ce trait vertical qui relie la bouche aux narines (je n’ai jamais vraiment cru à cette histoire d’ange; il faut croire qu’à force de l’entendre, cette histoire, elle avait fini par s’imprimer).
— Qu’est-ce qui vous envoie ?
Je pensai que l’automobile était mal garée et que j’allais encore prendre un PV.
— C’est vraiment pas facile de trouver une place par ici, en plus avec la boite je ne peux pas trop m’éloigner. Voyez. C’est lourd. Ils passent souvent?
Il y avait de l’orage dans l’air. Au sens propre. Quant à la figure de l’homme elle n’avait rien d’hostile. Quelque chose dans ses mains peut-être. Il se leva pour repousser l’oscillo battant. Son bracelet montre tourna sur son poignet velu.
— Avec la pluie qui est tombée hier mieux vaut être prudent.
— Ce n’est pas vraiment pour moi que je viens. Je veux dire cette consultation. C’est que…(Est-ce qu’il m’écoutait ?)
Le pantalon de l’homme d’un rouge éclatant bouffait sur ses chevilles. Quand il se rassit je vis les chaussettes, des fantaisies, vertes. Je ne pouvais tout de même pas lui dire que la semaine dernière à la tombola de l’école du petit dernier j’avais gagné les mêmes. En bleu.
— C’est drôle, quand même…, ça m’échappa.
Il me regarda interrogatif. (Il aurait pu avoir un enfant dans la même école).
Sur le mur il y avait un portrait de Freud. Décalé. Un peu Pop. Trop à mon goût. Une dizaine de pipes, s’étalaient sur le bureau, même un calumet. L’homme aussi certainement fumait la pipe, ou l’avait fumée, ou simplement il aimait l’objet qui l’inscrivait dans une histoire. Une lignée. Lui conférait une place dans ce domaine où, j’en suis certain, il pensait exceller. Et excellait certainement.
— Je ne prends plus personne depuis longtemps. On ne vous l’a pas dit.
Et il se gratta l’oreille. Ce que font les chats quand il va pleuvoir. Il y eut soudain un bruit énorme. Sorte de déferlement: un sac de plombs qui se serait déversé d’une brouette ou une meute de rats en dispersion (on aurait pu le penser). Ça tonnait et ça courait. La guerre ne doit pas faire beaucoup plus de bruit, pensai-je.
L’homme pâlit et il se leva précipitamment.
— Permettez.
L’eau brouillait les carreaux. La bâche sur l’ échafaudage de l’autre côté de la rue, battit comme une aile. Comme une aile d’ange, pensai-je.
J’attendis. Combien de temps c’est difficile à dire; le temps d’avoir faim peut-être. Le bruit cessa. La pluie s’effila (ou c’était les gouttières qui s’égrenaient).
Quand l’homme tira la porte de son cabinet et s’engouffra avec une pile de dossier sur les bras, j’allais partir. La pile vacilla.
— Déposez! lui dis-je en me précipitant pour l’aider.
La pile chuta sur le bureau renversant des pipes au passage. Le visage de l’homme fit un plis puis il redevint impassible.

— Alors dans une semaine à la même heure .

Des vapeurs d’eau fumaient sur la chaussée. Je mis un certain temps à retrouver ma voiture; la boite était vraiment très lourde et ma veste trempée. En rentrant il faudrait que je me change.

le passé simple de Carver et aller vite. Ecrire (d'un trait enfin presque) Se laisser surprendre après avoir posé: un cabinet de consultation deux hommes et une boite. Il aurait pu y avoir une histoire de python... un vétérinaire miro... un cirque... c'est l'ange (qui sait) qui aura fait la culbute 

A propos de Nathalie Holt

Rêve de peinture. Quarante ans de scénographie plus loin, écrit pour lire et ne photographie pas que son lit.

4 commentaires à propos de “dialogue #05 | Jour/pluie. Une consultation”

  1. Oui ça fonctionne même très bien. Ne s’agirait il pas de la boîte de Pandore? Ce dialogue #5 est surprenant: on s’amuse à sortir des objets des personnages des costumes de la boite sans fond, sans aucune règle, sans aucune limite autre que l’imagination. On en prend soin, on les assemble on les assortis on les met côte à côte. Puis on prend du recul pour contempler l’ensemble. C’est là que la magie opère: C’est beau, on comprend tout… sans finalement plus rien y comprendre…

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