dialogue#5 Carver II Avec des pompons

C’était vers trois heures de l’après midi; j’allais pour acheter du pain. Les gosses étaient dans l’appartement. C’était mon jour de garde, et rien, même pas un sucre.
La femme se trouva devant moi avec cette valise qui n’avait ni roulettes ni poignée et semblait un cheval rétif qu’elle tentait d’attirer à l’aide d’une ficelle. Ce n’était vraiment pas le moment de trainer et j’hésitai à m’arrêter, ou à faire demi tour pour emprunter l’autre rue, quitte à acheter le pain chez Georges le traiteur à qui je devais de l’argent …
— Ah ça c’est gentil
Sur une espèce de combinaison de nuit la femme avait enfilé une tunique avec un imprimé de fleurs qui me rappela que je n’avais pas arrosé depuis une semaine (c’est fou ce qu’on peut mettre sur un balcon — même un vélo). Les chaussures n’étaient pas de saison, sortes d’après ski en peau moche, où ses jambes se fichaient comme des bâtons. Les cheveux que tenaient ses lunettes s’égayaient de pompons.
(Il ne faut pas t’arrêter à l’apparence: Jamais!.. ce truc, combien de fois l’avais-je entendu dans mon enfance. Des dizaines. Comme de ne pas chaparder… ou de savoir me montrer charitable… et humble etc… )
— Vous habitez le quartier?
La femme portait en bandoulière une pochette de marque avec un double C, un fac-similé certainement.
( encore un a-priori pensais-je. Et le vrai il couterait dans les combien ?)
—  C’est vraiment très lourd, je pourrais vous prêter un diable.
La femme me regarda interloquée. Paniquée serait peut-être un peu fort, même si dans les yeux de la femme j’avais vu passer la peur et, en y repensant à présent, bien d’autres choses encore.
— Un charriot avec des roulettes.
— Est-ce que vous auriez un téléphone ?
(pourquoi pas un grille pain pensai-je, et je pensai aussi que la femme pouvait être une sorte d’américaine déguisée)
— il y a une cabine à 300 mètres je pourrais vous garder la valise.
— Il faudrait que je fasse la monnaie
Des Marie Curie je n’en avais pas souvent vu. Le billet vert claqua dans les doigts de la femme.
— Sinon j’ai un téléphone chez moi. C’est à cinquante mètres et il y a l’ascenseur.
Le mercredi les enfants s’ennuient tellement si je ramène Mary Poppins la journée va passer comme un charme, m’étais je dis.

— Mais tu es complètement toqué mon pauvre et en plus ils n’ont pas mangé.
Martine était vraiment furax. C’était terrible à voir. La colère de Martine c’est un orage dans le désert et toi tu fais l’arbre. La foudre est tombée.
Ça s’était achevé au commissariat.
Une femme sans papiers était morte un mercredi dans ton appartement à l’heure du goûter et tu risquais de perdre la garde de tes enfants.
La valise était sous scellées.

A propos de Nathalie Holt

Rêve de peinture. Quarante ans de scénographie plus loin, écrit pour lire et ne photographie pas que son lit.

4 commentaires à propos de “dialogue#5 Carver II Avec des pompons”

  1. Merci pour ce texte délicieux qui décale tout sans cesse, qui nous fais sentir que quelque chose cloche mais quoi? Merci pour la précision folle de certains images comme cette valise ” cheval rétif qu’elle tentait d’attirer à l’aide d’une ficelle”
    Et cette fin qui arrive d’un coup,!

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