dialogue #04 | les voiles tombent à nouveau

les voiles tombent à nouveau sur la scène alors que derrière eux tout le mobilier disparait une autre fois dans ce qui ressemble à un mouvement de corps d’objets visibles et invisibles vacillants  dans la nuit embrassée par la mer Au sein du labyrinthe circulaire peu après mis à nu dans cette intermittence rendue par le positionnement et l’éclipse des matériaux et avec eux ceux des personnages quelque chose résonne et s’épure De faibles lumières de lampe de poche éclairent en alternance dans l’obscurité fraiche le visage de la petite fille qui dort et ceux des lecteurs ces derniers tantôt illuminés (ils ne parlent pas) tantôt plongés dans le noir (ils parlent) Le bruit de l’eau sans doute soulevée par un vent soudain est amplifié comme si l’on avait appuyé sur un bouton et une odeur forte parcourt le dehors

les lecteurs prennent la parole : (Elle voyagera toute une nuit dans le bateau sur la mer en compagnie d’autres passagers ; dans ce qui ressemblera parfois à une petite chapelle sur l’eau ; en direction de l’Egypte puis de l’Italie depuis la Syrie ; leurs souffles leurs voix leurs regards seront mêlés)

la petite fille dort toujours : (elle partira au tout début très tôt de sa terre la Sicile pour aller rejoindre un homme syrien de Saydnaya ; elle donnera naissance à une petite fille)

puis : (elle sera en exil dans une solitude en forme de coquillage dont on peut s’approcher d’une oreille si l’on ne craint pas le bruit ; le silence bruissant d’un cri la nuit ; mais elle semble égarée dans son sommeil elle voudrait qu’on fasse quoi vous croyez ? Se rapprocher ? Nous qui ne faisons qu’un ; La faire parler ? Ce n’est pas sûr…Elle pourrait dormir ou rester muette ou danser ou crier ou regarder l’horizon Elle voudrait qu’on fasse quoi vous croyez ?) La petite fille se réveille un moment et regarde les lecteurs dans les yeux en souriant sans rien dire comme dans une lointaine douleur Les lumières sur la scène s’éteignent totalement ; c’est difficile

le cheval doit rentrer sur le plateau on entend un bruit de sabot ; on sent aussi une odeur de gras qui cuit

les lecteurs poursuivent certains d’entre eux ferment même les yeux dans le noir : (elle rêve d’un cheval il la suivrait ou elle le suivrait ; elle croiserait une créature mythologique aux yeux transparents et peut-être qu’elle dirait alors sans s’arrêter dans sa nuit ; elle sentirait au sol des fils de laine les siens ? ; qu’elle ferait danser en des lueurs ; qu’elle oublierait  (seulement dans leurs détails non dans leur présence) aussitôt qu’elle les aurait agités ; comme elle avait oublié le reste ; elle ne dirait pas le reste ; elle ne pourrait pas ; dire toute l’horreur ; comme elle gardait en elle quelques souvenirs ; regardez : elle remue un peu en se retournant dans son sommeil sur ce bateau qui va accoster ; il fait toujours nuit ; (peut-être qu’elle voudrait qu’on la suive ? Réveillez-vous ! vous tous êtes là ?…)

les lecteurs continuent : (ils sont tous si serrés dans l’embarcation ils sont inséparables ils échafaudent ne voient rien venir) puis : (ils (eux avec elle) voient venir de loin une rive ! …

…mais n’y aurait-il pas pour toujours devant ses yeux que celle inoubliable du départ)

la mer s’enfle et se dérobe ; des cris d’oiseaux se distordent et disparaissent ; l’écho des sabots du cheval sur le sol résonne et s’évanouit ;

au loin on entend le léger sifflement d’un train dans la nuit…

les lecteurs : (elle est peut-être arrivée à la fin de son voyage et nous du sien)

entre eux tous qui ne font qu’un : (elle est égarée, peut-être pour longtemps)

…un projecteur de lumière éclaire soudainement la mer aussi des côtes liquides presque aériennes dans la nuit calme, épaisse….

A propos de sandrine cuzzucoli

Aime le temps suspendu en contemplant, lisant, dessinant, parlant, regardant le plafond, les visages, peintures, ciels.. Dans mes études passées mais encore présentes!: la littérature américaine, italienne, les beaux-arts, la traduction et d'autres choses depuis... Ecris en revue depuis environ 5 ans, dessine depuis plus, c'est un aller-retour constant un peu comme un Appel de la Forêt, le titre d' un des premiers livres de Jack London- que j'ai aimé!

4 commentaires à propos de “dialogue #04 | les voiles tombent à nouveau”

  1. très beau et toujours de l’inattendu chez toi, inattendu de l’écriture qui nous embarque (c’est le cas de le dire…)
    beaucoup aimé
    (et tu m’as ramené à mon enfant noir comme du bois d’azobé qui lui aussi avait pris la mer dans des conditions impossibles)

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