dialogue #05 | cerises-fruits défendus

J’arrosais les salades dans mon potager. La chienne a aboyé. Devant le portail, une femme, un homme me faisaient de grands signes. Ils étaient strictement vêtus, la femme d’une robe simple et grise, l’homme portait cravate. Près d’eux, un garçonnet. Ils se sont présentés. Témoins de Jéhovah, ils venaient prêcher la bonne nouvelle du Royaume. L’enfant caressait le chien à travers les lattes du portail. La femme lui a donné une tape pour qu’il arrête. Je me suis étonnée :

— Comment s’appelle le petit ? Il devrait être à l’école ?

— Nous ne sommes pas là pour parler de son éducation. Mais nous allons de maison en maison pour vous apporter le message de Jésus ainsi qu’il l’a ordonné à ses disciples.

Surprise et curieuse, je leur ai proposé :

— Entrez. Asseyons-nous à l’ombre du cerisier. Nous pourrons parler et le petit cueillera des cerises.

J’avais envie d’en savoir plus long sur ces parents. Enfin je supposais que c’était leur fils. Lui restait raide comme un piquet et malgré mon insistance il ne se décidait pas à cueillir et savourer des cerises. Il attendait sans doute une autorisation ou bien, il devait suivre notre conversation comme un apprentissage de sa conduite future. La femme farfouilla dans son sac et sans un sourire m’a tendu une brochure en me disant :

— Prenez le temps de la consulter.

C’était un périodique, au titre racoleur, Réveillez-vous. Seigneur – tiens, j’invoque le Seigneur, le mien sans doute, lequel ?, pas le leur – Seigneur, de quoi dois-je me réveiller ? Je serai assoupie, ils sont là pour me secouer comme le faisaient les premiers chrétiens qui allaient de porte en porte annoncer le message. En feuilletant, je tombe sur une phrase qui m’étonne : « Le jour de Jéhovah étant imminent, c’est la voie de la sagesse que de s’approcher de Dieu et de se séparer du monde méchant et des individus corrompus. » Je dois habiter le monde méchant ! Et sans nul doute corrompue !

L’enfant – dont je ne saurai pas le prénom – est toujours planté entre eux deux.

— Tu n’aimes pas les cerises ?

Il ne répond pas. Yeux fixes, sourire crispé.

— Nous ne sommes pas auprès de vous pour nous lancer dans la cueillette des fruits. Celle des âmes, oui. En tant que vrais chrétiens, nous voulons vous permettre de vous approcher de la vraie religion.

— La vraie religion ? La vôtre ? Et votre croyance serait la vérité vraie ?

— Croyez-vous en Dieu ?, interroge l’homme plutôt que de répondre à ma question.

— Lequel ?, ai-je rétorqué. Celui de la Bible ? Votre Jéhovah ? Le dieu d’Abraham, de Moïse, de Jésus ?

Je me lève, agacée ; trop de souvenirs d’endoctrinement au pensionnat religieux de l’enfance sont en train de m’envahir, et la détestation refait surface. Pour me calmer, je cueille des cerises que je dépose dans une mini cagette et tends au garçon. Il regarde ses parents, il croise ses mains dans son dos. Je m’attriste, ce jeune est bien dressé, endoctriné, il témoignera à son tour ! Je suis en rogne, je hurle :

— Sachez-le, je ne crois ni en dieu, ni en diable. Alors, avec ou sans cerises, partez.

J’ouvre le portail. La chienne gambade près du garçon, souhaitant une caresse. L’homme et la femme sont mutiques, atterrés. Ils croient au Paradis, ils venaient me l’offrir sur un plateau, je l’ai refusé. Ils se sauvent. Ils ont refusé mes cerises, je les croque avec un plaisir infini, telles des fruits défendus.

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