Double facétie

Je fatigue, lessive et orchestre ma partie de texte quand j’entends frapper. Il n’est que quatorze heures cinquante-deux. La tôle de la porte se gondole sous l’effet de la double facétie d’une politesse de façade et de huit minutes d’avance. Ai-je le choix de dire, s’il vous plait, repassez plus tard, ou entrez je vous en prie? Je déglutis. Lever de rideau, la porte s’ouvre sur elle. Mylène, uniforme froissé, se veut rassurante et lui fait les honneurs des lieux, lui désigne sa place, les commodités, me présente et, dans un discret je vous laisse, rejoint les coulisses. Le bruit de la targette mal huilée, puis plus rien. Elle dit avoir vingt-et-un ans. Je ne lui en donnerais pas un de plus. Elle est à peine arrivée, qu’allongée sur ce qui lui tiendra lieu de lit, elle se raconte. Elle déblatère sur la justice, les avocats, sa famille, les potes qui l’ont lâchée. Les mains sous la nuque, les jambes rassemblées sous le menton, elle affiche des signes d’adolescence mal conclue. Elle m’explique son dernier coup, celui qui a foiré à cause d’un chien, elle imite l’aboiement aigu et lancinant de la bête, en plusieurs salves. Elle m’est déjà insupportable. Notre territoire désormais commun est confiné et elle se l’approprie, l’espace sonore surtout. Elle déverse des questions, des réponses qu’elle formule elle-même. Elle rabroue la société tout entière, rassemblée dans un nœud qu’elle a au fond de la gorge. Elle expectore les unes après les autres des figures dont j’ignore tout et qu’elle s’applique à haïr.  Tu seras autant poison qu’antidote.
Elle comprend instantanément. Sa montre, autant que la mienne, s’est agitée aujourd’hui en bradant les quarts d’heure au prix de la minute. Qui trouverait-elle ici, dans l’ilot qui l’isolerait de la jungle et la priverait du ciel ? Les premiers instants, les premiers échanges seraient-ils décisifs pour les mois qui suivraient? On lui avait dit tant de choses.
– Tu pourrais être ma fille.
Elle se ferme à ces mots et m’offre, comme seul horizon, sa nuque en apnée.

A propos de Elisabeth Saint-Michel

C'est ma deuxième participation aux ateliers proposés par François Bon. Je trouve cela particulièrement énergisant. J'anime moi-même des ateliers d'écriture à Villeneuve d'Ascq (Hauts de France) au sein de l'association Filigrane. J'ai réussi à publier trois bouquins ... à compte d'éditeur mais finalement très peu diffusés. Je suis aussi enseignante auprès de jeunes enfants porteurs de handicap.

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