vers un écrire-film #03 | meurtre dans un jardin

Une lampe s’allume dans l’entrée de la maison. Grincement des griffes de la chienne sur le carrelage. Elle fait fête à sa maîtresse qui lui rend ses caresses. Les volets claquent. Travelling sur la vallée. En fond, le Pelvoux. Ses trois cimes accrochent les premières lueurs du soleil. Rose éblouissant du glacier.

Plan rapproché sur le jardin enneigé. Dans l’ombre encore, les traces laissées par la chienne. Elle aboie après une voiture qui passe devant le portail. Elle gratte à la porte pour rentrer dans la maison.

La caméra balaie la pièce. S’attarde sur le poêle. Il ronfle. Sur une bouilloire qui siffle. La cafetière. S’arrête sur la femme qui s’installe pour petit déjeuner. Devant elle, une tasse de café, un livre. Elle lit. Jacques Dupin : Le corps clairvoyant. Elle sirote son café.

Un merle fait raffut dans les buissons du jardin. Elle sort pour emplir de graines les mangeoires des oiseaux. Elle rentre. S’approche du poêle. Tend ses mains vers sa chaleur.

Un long moment de silence. Plan rapproché sur un bouquet de jonquilles. Sur sa main distraite qui donne à la chienne des petits morceaux de biscuit. Elle la chasse. Un ordre : c’est assez, Roulotte, c’est assez. La chienne se met en boule sur son coussin.

Elle lit. De temps en temps admire le va et vient incessant des oiseaux entre les arbres du jardin et les mangeoires. Des mésanges. Charbonnières. Nonnettes. Huppées. Bleues. Noires. Des pinsons lourdauds. Des chardonnerets. Leur envol jaune or et rouge. Un geai vorace. Elle grignote une pomme.

Elle se lève. Appelle la chienne. La caméra les suit dans leur promenade à travers champs. La chienne creuse des tunnels sous les taupinières qui émergent de la neige. Dans les canaux d’arrosage, l’eau est glace étincelante.

Plus tard dans l’après-midi, Roulotte gratte à la porte. Elle grommelle : je suis ton concierge, ta femme aux clés d’or. Un temps de calme. Elle met une bûche dans le poêle. Roulotte gratte à la porte. Elle la fait rentrer.

La lumière s’estompe. Elle jette un regard dans le jardin. Le soleil bascule derrière les crêtes de la montagne. Elle aperçoit une tâche rouge dans la neige. Elle sort. Du sang. Une plumée de passereau toute fraîche déployée comme un éventail. Des plumes éparpillées, légères, des grandes à la pointe rousse, des petits duvets, collés par le givre. Sans doute un pinson des arbres. Elle peste : Roulotte, tu es une meurtrière.

Autour d’une tisane, sa fille et elle discutent. Tristes pour l’oiseau qui a perdu vie. Mais bon, dit Claire, c’est la loi de la nature et je suis contente, je n’ai pas trop civilisé Roulotte, elle a gardé son instinct de chasseresse !

Roulotte est sortie à nouveau dans le jardin. Dernière halte-pipi. Elle lèche la petite flaque de sang. Claire l’appelle. Ferme les volets. Les lumières s’éteignent.

Laisser un commentaire