autobiographies #10 | elle aime les jolies robes

Elle a quinze ans, elle aime les jolies robes. Elle n’a pas le sou. Elle a une maman concierge un papa cocher. Elle n’a pas de jolies robes. Elle entre chez Poiret comme apprentie. Elle ne sait pas coudre. Elle ne sait pas dessiner. Elle aime les jolies robes. Elle a des idées. Elle est placée à la vente. Elle devient première vendeuse. Elle devient l’amie de Poiret. Elle devient la débitrice de Poiret. Elle ouvre sa maison. Elle ouvre trois salons, Paris, Montecarlo, Deauville. Elle conçoit de jolies robes. Elle porte de jolies robes. Elle porte des pantalons et des bottes. Elle est un peu plus jeune que Chanel. Elle a les mêmes fournisseurs. Elle a 25 ans. Elle attend un enfant. Elle attend  le retour de son père parti. Elle le recueille blessé de guerre. Elle conçoit de jolies robes. Elle n’a pas le temps de le soigner. Elle découvre qu’il a fui avec sa sœur. Elle a perdu son mari. Elle a perdu sa soeur. Elle n’a plus que son fils ses jolies robes et sa boite à idées. Elle va en Amérique. Elle a été contactée. Elle refuse de faire du prêt à porter. Elle pense que c’est la fin d’un monde. Elle arrête la haute couture. Elle se lance dans la décoration. Elle achète des meubles partout en Europe. Elle habille les appartements comme autrefois les dames. Elle se remarie. Elle voit mourir son mari. Elle se remarie. Elle voit mourir son troisième mari. Elle achète un appartement à Passy. Elle le revend. Elle achète un appartement à Passy. Elle le revend. Elle déménage quarante trois fois à l’intérieur de Passy. Elle achète un appartement île St Louis. Elle achète un appartement à Cannes. Elle y invite parfois Poiret qui sombre dans la misère. Elle revend l’île saint Louis. Elle déménage de Paris à Cannes. Elle a vingt ans, Elle va à l’école Pigier de Nice. Elle tape très vite à la machine, elle prend les notes en sténo. Elle se sent agitée, elle a quitté sa légendaire douceur, elle s’en prend à tous, elle  nargue ses sœurs, elle insulte sa mère, elle pleure dans les bras de son père, elle est hors d’elle, elle ne dort plus la nuit, elle voudrait que ça cesse, elle a très faim la nuit, elle vide le garde-manger, elle les réveille, elle exige les tickets de rationnement, elle gifle sa mère, elle répond aux questions du médecin, elle se moque de lui, elle se sent habitée par un monstre, elle est laminée, elle va se coucher, elle reste couchée trois mois, elle est très fatiguée. Elle a trente ans. Elle aime les jolies robes. Elle travaille dans un service de radiologie. Elle fait passer les déportés sous les rayons X. Elle rencontre le fils d’une décoratrice. Il travaille aux studios Victorine. Elle a 35 ans. Elle ne va pas les fêter. Elle va se marier. Elle a très peur. Elle achète un coupon de laine. Elle déménage de la côte à Paris. Elle prend du ventre. Elle devient énorme. Elle marche comme un canard. Elle ne s’est jamais sentie aussi tranquille. Elle accouche dans la douleur à la clinique sans douleur. Elle doit travailler. Elle confie la petite à une nourrice. Elle va la voir par surprise.Elle trouve sa petite toute sale. Elle la prend sous le bras. Elle arrête de travailler. Elle endure les pleurs de la petite. Elles ne se comprennent pas. Elle retombe enceinte. Elle perd l’enfant à sa naissance. Elle se dépêche de retomber enceinte. Elle déménage de Vincennes à Paris. Elle déménage de Paris à Bagnolet. Elle fourre quatre cartons dans la Diane 6. Elle a vingt ans. Elle est amoureuse. Elle découvre Marcel Proust et Céline. Elle s’installe avec lui dans un deux-pièces. Elle est réveillée par le bruit du marché tôt le dimanche matin. Elle descend acheter des clémentines. Elle le rassure les clémentines sont bien moins chères qu’en Pologne. Elle en achète une livre pour le prouver. Elle s’étonne de ses craintes. Elle decouvre Genet et Cortazar.  Elle adopte une chatte. Elle vit de sa bourse. Elle vend aussi de la layette au Printemps Galaxie à mi-temps. Elle découvre Chrétien de Troyes. Elle étouffe avec lui. Elle quitte Bagnolet pour Paris. Elle se barre chez une amie. Elle emmène la chatte. Elle refuse de faire sa maitrise avec son prof de littérature médiévale. Elle opte pour Georges Bataille. Elle se demande pourquoi. Elle emmène la chatte chez le vétérinaire. Elle lui donne ses antibiotiques. Elle emmène sa chatte en urgence à l’école vétérinaire. Elle lui rend visite tous les jours. Elle est mortifiée de la voir tant souffrir. Elle pleure sa mort. Elle jure qu’elle ne l’a pas battue. Elle soupçonne son amie. Elle n’a strictement rien à dire sur Bataille. Elle ne comprend pas ce que veut sa directrice de maitrise. Elle s’inscrit à l’examen de bibliothécaire-documentaliste. Elle s’ennuie beaucoup. Elle reçoit les cours du CNED. Elle n’arrive pas à se concentrer. Elle étouffe avec son amie. Elle passe ses week-end à Bagnolet. Elle aime les jolies robes. Elle les achète aux puces de Montreuil. Elle essaie de passer des concours. Tout lui tombe des mains. Elle s’ennuie d’elle-même. Elle étouffe avec son ami. Elle se marie quand même. Elle porte une jolie robe noire. Elle va pour la première fois de sa vie chez le coiffeur. Elle arbore un chignon raté. Elle découpe la pièce montée main dans sa main. Elle se sent un peu ridicule. Elle recoit des livres en cadeau de noces. Elle ne fait pas de voyage de noces. Elle étouffe avec lui. Elle accepte de faire un bébé. Elle est aussitôt enceinte. Elle quitte Bagnolet pour Champigny. Elle se sent très forte. Elle refait les peintures. Elle pense qu’elle va vers le bonheur…

A propos de Catherine Plée

Je sais pas qui suis-je ? Quelqu'un quelque part, je crois, qui veut écrire depuis bien longtemps, écrit régulièrement depuis dix ans, beaucoup plus sérieusement depuis trois ans avec la découverte de Tierslivre et est bien contente de retrouver la bande des dingues du clavier...

16 commentaires à propos de “autobiographies #10 | elle aime les jolies robes”

  1. Plongées en accéléré dans leurs vies; j’aime la déclinaison concrète des évènements, les enchainements qui créent de curieux rapprochements , le jeu des ellipses… Elles sont là palpables, reliées et disjointes. Comme l’écrit Elena tout à fait vivantes.

    • Merci de vos lectures Danièle (héhé Danièle, en effet bien des non-choix!) et Nathalie, vous êtes bien généreuses mais je crois qu’il faut lire le texte de Jean-Luc Chovelon qui s’est moins laissé enfermer dans la consigne.

  2. J’ai découvert le texte après avoir lu le commentaire chez Jean-Luc Chovelon, et si je peux me permettre, il y a dans ce respect strict de la proposition une émotion qui affleure en permanence et nous tiens au plus près de toutes ces vies sacrifiées, c’est très réussi.

  3. J’ai lu votre commentaire sur ma page, je vous remercie de me l’avoir adressé. Je ne crois pas que vous vous êtes fourvoyée dans une quelconque sècheresse, bien au contraire. Les “elles” font virevolter votre texte dans une poétique ennivrante et une émotion bien réelle. Oui, c’est très réussi.

  4. Merci Line, finalement rien de strict dans mon respect, je viens de réaliser su’on était supposé rester dans un même lieu déjà travaillé, et le texte est truffé de déménagements . Du coup je vais me lancer dans un retravail sur la seule base fixe et transmise: les robes !

  5. Catherine, me voilà par ici, et quel plaisir de te lire !
    Ce texte est joliment explosif. Le mouvement qui donne du rythme et de la vie à ton histoire à travers – les déplacements, les changements de position, aller, venir, revenir, se marier, se remarier, tomber enceinte, retomber enceinte, tout ça, c’est mouvement. Et puis ELLE, sa vie agitée, sa quête, sa ténacité, ce qu’elle aime, ce qu’elle perd, ce qui la rend humaine et attachante aux yeux des lecteurs.
    Merci.

  6. Oui, cet engagement, ces répétitions qui nous poussent plus loin, ce rythme qui souligne les blessures, les questionnements, les ruptures… on ne sait pas (je ne sais pas) qui sont ces “elles”, et c’est un des facteurs de réussite du texte, on les aborde toutes ensemble avec la même émotion…

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