vers un écrire/film #01 | encadrement

Encadrement doré, dont la moitié coulisse, ouvre sur le vide. Un fil de fer fin court le long de l’appuie de fenêtre extérieur, fixé à un petit crochet enfoncé dans la maçonnerie du mur. Il est distendu. Est-ce l’effet du temps ou d’un humain qui aurait eu pitié d’eux, les pigeons ? Avec le fil de fer empêcher les pigeons de se poser, interdire cet espace, rejeter  plus loin, n’importe où du moment que c’est ailleurs. Comme défendre son lopin de terre et ici juste appuie de fenêtre, l’humanité partagée quant au sort des pauvres pigeons de ville, à celui-là  il manque carrément un bout de patte, fermer les yeux sur la misère, l’insupportable de l’impuissance, ou leur courir après dès l’enfance dans l’excitation que procure l’espoir de leur shooter dedans, effrayer plus faible que soi, courser les mouettes sur la plage, en douce écraser la queue du chiot qui s’est abandonné au profond du sommeil de l’enfance, étendu de tout son long dans l’herbe par deux moutards qui n’ont pas trois ans et qui expérimentent le monde à travers infliger douleur au corps d’un autre, mon appuie de fenêtre, mon balcon, en forme de berceau, dessiné par un architecte imberbe à qui on a demandé de trouver quelque chose d’original, histoire de faire oublier le nombre vertigineux qu’ils seront, empilés jusqu’au ciel on dirait, toits végétalisés, c’était la mode, devenus dépotoirs à ciel ouvert, tout ce qui est tombé de chacun des berceaux,  tombé ou a été balancé, d’une chiquenaude mégots après mégot, que le grand vent a arraché, slip, chaussette, détrempés, rabougris, éternellement indécents, la flemme de porter jusqu’à la poubelle, les vingt étages ça prend des plombes, on attend que les mauvaises herbes apportent oubli et poésie à cet endroit inaccessible, pensé ainsi pour que les jeunes n’y traînent pas, pas pensé au nettoyage, ceux qui ont conçu sur papier n’y reviennent jamais voir l’évolution dans le temps au-delà de l’inauguration, des blocs posés à des hauteurs différentes comme un enfant débile qui aurait disposé ses legos n’importe comment, tu as fait n’importe quoi aurait dit la mère en haussant les épaules, entre les blocs une trouée pour échapper et c’est un monument, au-delà du Rhône, Fourvière sans doute, qui tient entre pouce et indexe, il faudrait zoomer pour savoir duquel il s’agit, en-dessous un train passe à toute vitesse, il ne fait pas bon s’attarder ici, quand suivant une trajectoire parallèle mais à un niveau moindre un tram se traîne, n’échappera pas, souligné bordé par un mur de graffiti, couleurs vives dans le matin gris, le jour se lève, le sol est détrempé, mais la pluie a cessé, trois silhouettes traversent l’esplanade, la mère tête voilée et longue jupe noire tombant aux pieds marche devant, derrière suit une fillette même tenue conforme, l’autre en miniature, juste égaillée par un cartable rose qu’elle porte dans le dos, et courant entre les deux un garçon bien plus jeune, le corps de la femme se dirige vers l’ascenseur, mais très vite se détourne pour emprunter les escaliers, en panne, il doit être souvent en panne, à l’étage inférieur ils arrivent au niveau de la place, des voitures sont garées tout autour, ils continuent leur chemin, traversent, regagnent le trottoir qui échappe au quartier, chacun gardant même distance d’avec les deux autres, trois solitudes en mouvement qui sortent du champ, encore peu de mouvement de voitures à cette heure, les places de stationnement sont rares, des parallélépipèdes rectangles comme dés jetés sur tapis de jeu, leurs arrêtes tranchantes, leurs surfaces froides, simulacre de bancs ou tentatives d’occuper un espace qui a eu sur le plan appellation de parc, tout autour des arbres malingres et dépouillés par l’hiver encerclés d’une succession de baguettes de bois aux pointes vers le haut pour dissuader les chiens d’y laisser leurs déjections, une voiture blanche arrive par l’unique voie et fait consciencieusement le tour de ce qu’on nomme place ou jardin, il n’y a pas de place disponible et se garer en double file n’est pas possible, la route est trop étroite, des balustrades métalliques imitation de celles qui encadrent les manifestations, moches, mais fixes celles-là, empêchent la chute depuis un autre toit végétalisé, y a-t-il eu un accident un jour, les jeunes avaient-ils réussi à trouver un passage jusqu’à ce jardin suspendu, défendu, chaque tour carrée semble avoir sa minuscule esplanade en pied d’immeuble, offerte à la circulation piétonne, et il faut y regarder de plus près pour déterminer qui habite chacune, vues d’ici elles semblent unies dans une même laideur, à se partager équitablement inesthétisme, disposées au hasard comme on dirait d’une coiffure au négligé étudié, cette tour-là est moins haute que les autres, devant elle s’ouvre un espace avec de vrais bancs et des jeux colorés pour enfants. Ses balcons ne sont pas surchargés comme ceux des appartements de 75 m2 appelés F5 sur les fiches de demandes à la mairie, lorsque tout mètre carré se doit d’être occupé et tant pis si c’est à l’extérieur, et tant pis si pour respirer que le ciel et lever le nez c’est seulement depuis le balcon parce que tout en bas les tours occupent même la surface du ciel, elle est voilée aussi et suivie par des enfants et un seul a le droit d’être tenu par la main, ou alors obligation, derrière elle ils suivent en  zig zag, en courant, traversent sans regarder une première fois, une deuxième, il y a peu de voitures autour de la place de toutes façons, elle disparaît et eux peu à peu aussi, ils ont traversé l’écran. Les lumières dans les appartements s’éteignent les une après les autres. Celles de la place ne se sont jamais allumées, à part le lampadaire qui donne la lumière bleue. Sol moquette à dessins géométriques allant du gris au noir. Sol parquet de l’ascenseur. L’indexe hésitant à cause des annotations à côté du RC et du -1. Sol carrelage imitation marbres. Escaliers avec rampe après la double porte vitrée. Sas vitré. Le sol mouillé. Des amas de feuilles contre les barrières entourant les arbres cherchant refuge, restant là jusqu’au tintamarre des souffleries des hommes en jaunes. Un masque tordu, un emballage de bonbons, de sandwich club avec ce pain mou dégueulasse qui se plaque au palais pour y stagner comme les feuilles d’ici, immobilité du lieu, la brique pilée au sol qui colle aux semelles pour longtemps ou quelque chose de cet ordre, les poubelles qui recrachent leur trop plein, l’enseigne cabinet médical et kinésithérapeute écrit en grand sur toute la façade du rez-de-chaussée, un casque à sécher les mises en plis d’avant, dressé à côté de la grande poubelle à couvercle vert, avec le mécanisme arraché du dôme et des fils qui ressortent et pendent comme arrachés par un savant fou qui se serait énervé sur le mécanisme de sa création presqu’humaine et l’aurait laissée en plan avec tous les fils qui lui sortent de la tête, la tige et les roulettes semblent encore en bon état, à côté d’un scooter noir une roue de voiture et scotché à elle consciencieusement  avec du ruban adhésif marron un carénage qui pourrait appartenir au deux-roues comme une commande qui attendrait livraison, le lierre rampant couvre toutes les surfaces qui bordent le trottoir de la voie qui sort du quartier, la seule, avec son trottoir si défoncé qu’on dirait qu’il fait office de check point, une façon de dissuader, si on le passe en entrant au-delà de la place les trois grandes étoiles en or de l’hôtel aux fenêtres rectangulaires aux angles arrondis comme illusion de hublots avec sa colonne borgne d’escaliers ou d’ascenseurs recouverte d’une cascade de fleurs et feuilles aux couleurs vives en trompe l’œil comme un débordement foisonnant tout en haut et une dégringolade qui ne parvient pas à atteindre la niveau de la place, s’arrête avant comme épuisée par l’effort de croissance, écrire film c’est écrire sans le corps à cause de la machine de la lentille de l’écran repousser ce corps trop présent dans l’écrire ce corps bougeant immobilisé mobilisé à capter du visuel, oubliés l’odorat et le bruit du même coup passés à la trappe à cause de la fenêtre fermée ou du bruit si récurrent qu’il devient bruit de fond et entraîne l’accoutumance.

A propos de Anne Dejardin

Pas sortie de l’enfance après 59,99999... ans (mise à jour +2) / mais j’ai bon espoir Pas perdu l’accent de mes origines / mais j’ai bon espoir Pas fait grand-chose de ma vie, à part deux enfants et deux livres / mais j’ai bon espoir Formée à Aleph, anime depuis 15 ans un atelier d’écriture mensuel avec des mots adultes qui ne sont pas toujours les miens / mais j’ai bon espoir Créé un blog pour vendre « La vie en face... ne vous déplaise », qui ne cartonne pas vraiment / mais j’ai bon espoir Écrit un livre sur le bonheur et n’y ai pas compris grand-chose / mais j’ai bon espoir Tenté de composer une bio pour sortir du confort de l’anonymat / mais j’ai peu d’espoir d’avoir réussi mon coup

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