Entre parenthèses



Dans le ventre palpitant, je me suis baignée, formée, développée, j’ai nagé en eaux troubles, voyagé entre les parois chaudes de sang, chaudes de chair. J’ai lâché un matin la matière nourricière pour rejoindre la lumière aveuglante du jour. Née. Crié. Ouvert les yeux, gigoté, pris contact avec le monde. Affûté mon regard, croisé, reconnu mes proches, leur ai souri. J’ai ri, me suis tenue assise, ai babillé, ai lancé cubes et hochets au sol pour qu’on me les restitue, les ai jetés encore et encore. Ai joué à cache cache derrière une serviette, un rideau, un paravent. Disparue, réapparue. 

Disparu à l’âge de toutes les insouciances. Vomi, convulsionné, suis devenue source chaude, brûlante, ai battu les records des courbes de température. Lutté, le cerveau en vrac, croisé les interstices d’une mort annoncée comme possible, ai suscité l’angoisse, généré l’attente, hanté trois semaines une chambre d’hôpital, me suis défendue contre le spectre des séquelles possibles. Ai été quotidiennement pesée, évaluée, électroencéphalogrammée. Ai couru vite, ai tenté de semer les demons, déployé une force de tous les diables pour terrasser la fièvre. Ai désappris. N’ai plus suivi du regard, plus reconnu mes proches, ne me suis plus tenue assise, n’ai plus saisi les objets pour, joyeusement, les jeter au sol, plus joué, plus ri. 

C’est une petite éternité plus tard que la parenthèse s’est refermée de ma vie volée et que j’ai explosé, des pitreries de mon frère me suis réjouie, de son côté clown me suis esclaffée. La vie était là où je l’avais laissée. J’ai rouvert à deux battants la porte de l’enfance.

A propos de Elisabeth Saint-Michel

C'est ma deuxième participation aux ateliers proposés par François Bon. Je trouve cela particulièrement énergisant. J'anime moi-même des ateliers d'écriture à Villeneuve d'Ascq (Hauts de France) au sein de l'association Filigrane. J'ai réussi à publier trois bouquins ... à compte d'éditeur mais finalement très peu diffusés. Je suis aussi enseignante auprès de jeunes enfants porteurs de handicap.

4 commentaires à propos de “Entre parenthèses”

  1. J’aime bien votre texte et notamment sa dernière phrase non terminée ; « J’ai rouvert à deux battants la porte « . Elle ouvre dans tous les sens du terme, notamment à une suite éventuelle. Merci à vous…