la fabrique | Emmanuelle Cordoliani, faire tourner les tables

Quelques pratiques du « tour de table ».

– L’étirement matinal de l’esprit :
J’invite les participant.es à écrire un micropoème sur la première chose vue dans la journée. J’entends : la première chose qui a frappé leur vue, leur signifiant ainsi leur présence à cette journée. Il ne s’agit pas forcément d’une chose vue (ou entendue, ou sentie, ou touchée, ou goûtée) dès le réveil, mais d’une chose qui est l’éveil. Parfois, cette sensation d’éveil nous arrive tard dans la journée (on peut conduire des kilomètres et tout à coup réaliser qu’on a conduit, un détail dans le paysage, sur la route nous rappelle que nous sommes en route).
Techniquement je propose un micropoème de trois vers (5-8-5). Je m’appuie sur des formes versifiées existantes dans la poésie française et donc rythmiquement familières à l’oreille. Ce pour quoi je ne parle pas de Haïku (discipline autrement pointue).J’ai pratiqué cet exercice quotidiennement pour mon propre compte pendant presque trois ans.

C’est le metteur en scène et ami Jean-Claude Berutti qui m’avait offert cette belle formule de « l’étirement matinal de l’esprit ». Je les postais sur Facebook, cela créait une astreinte qui m’aidait à la régularité, mais surtout c’était un chemin d’humilité : certains micropoèmes s’approchaient de leur image fondatrice, d’autres peinaient à transcrire une vague ressemblance avec l’évidence qui les avaient inspirés. Une pratique n’est pas une réussite ni un aboutissement.
D’autre part, c’est une introduction simple au journal, sa répétition, sa quotidienneté, son rendez-vous. Quand je donne un atelier sur plusieurs jours, nous le refaisons chaque matin et parfois le groupe le prolonge au-delà de l’atelier, manière de rester ensemble.

Vous pouvez trouver des exemples en recherchant le #etirementmatinaldelesprit sur Facebook.


– L’antibiographie :
C’est un exercice élaboré initialement dans le cadre de ce qu’on appelle pompeusement l’écriture de plateau : il s’agit de se présenter en racontant le contraire de sa vie, de sa trajectoire, de ses attentes. Les négations de notre biographie sont interdites pour éviter une litanie de : je ne m’appelle pas X, je n’ai pas tel âge, je n’aime pas les glaces à la vanille…
Je l’ai ensuite décliné à l’écrit en donnant un temps d’élaboration court (10 min) pour un tour de table.
Dans le cadre des ateliers dits Citrouilles, nous l’avons appliqué aux personnages de Cendrillon. Cela donne le chapitre Face B de notre livre EN CAS DE DSYFONCTIONNEMENT DE LA BAGUETTE DE LA FÉE.
Je suis toujours surprise de la facilité avec laquelle les participant.es rentrent dans cette proposition, à l’oral comme à l’écrit, ainsi que par l’éventail fictionnel que cela ouvre : il n’y a pas de simple inversion. Quel est le contraire de l’âge que nous avons, par exemple ? Certain.es vont se transporter vers l’enfance, d’autres vers la vieillesse, d’autres encore, parler depuis la place du mort ou depuis une époque ou un lieu où l’âge n’existe pas. Quel est le contraire de notre genre ? Le contraire de notre nationalité ? Une fois la porte poussée, les conséquences de ce premier écart adviennent.
Ici, ma toute première antibiographie. Et ci-dessous, la proposition en vidéo dans le cadre de l’atelier de l’Inventarium Cette famille :


– Toujours dans le cadre de l’écriture de plateau, à titre de présentation entre personnes se connaissant ou non, je demande que soit raconté un choc esthétique. En langue vernaculaire de mes élèves : un très beau souvenir de musique (ou de spectacle, ou de musée), vécu en qualité de public ou d’interprète.
Dans un cadre moins spécialisé, je demande aussi d’évoquer le plus beau cadeau qu’on estime avoir reçu. J’aime la concentration qui se propose alors : se mettant en relation avec des souvenirs lumineux, une simplicité apparaît et le groupe se fonde dans l’écho de ces moments puissants, intimes, mais partageables sans malaise. J’aide parfois, en posant des questions qui amènent à toujours plus de précision, de tentative d’exactitude. Il s’agit d’évoquer un moment précis, un instant, l’instant où ça bascule.

J’ai développé cette demande en m’appuyant sur le livret de l’opéra After Life :
Il évoque un temps après la mort où les arrivant.es peuvent choisir lequel de leurs souvenirs deviendra leur éternité. J’imagine, plus que je ne me rappelle, que le librettiste avait interrogé des vivant.es pour se faire une idée. Il me semble qu’à l’étonnement général, ce n’étaient jamais des souvenirs tels que : rencontres amoureuses, naissances, gloire, qui étaient évoqués. Une manière de rencontrer le travail de Volodine-Draeger dans Onze Rêves de Suie.

A propos de Emmanuelle Cordoliani

Joue, écrit, enseigne, met en scène et raconte des histoires. Elle a été décorée par Beaumarchais ( c'est un raccourci mais pas une usurpation ) et elle travaille avec la même équipe artistique depuis des lustres ( le Café Europa ) ce qui fait sa fierté et sa joie. Voir et explorer son site emmanuellecordoliani.com

3 commentaires à propos de “la fabrique | Emmanuelle Cordoliani, faire tourner les tables”

  1. C’est redoutablement intéressant, et si bien évoqué, réfléchi, enthousiasmé dans sa dimension existentielle… Que ce texte pourrait presque être incarné sur scène et adressé en offrande aux spectateurs comme un jeu sacré,
    Une expérience qui revigore notre aptitude à l’abstraction la projection…
    Plein d’idées… Grand merci Emmanuelle !