exploration des limites

Chicago (Matthew Hamilton)

Trou : paraît sans fond au premier abord, masse de matières indistinctes avec sur les flancs des indices de présence de tiges métalliques (coupantes, dangereuses), impression de tressage complexe qui s’amplifie encore à s’approcher des barrières rayées rouge et blanc interdisant l’accès, bien possible qu’il y ait des rats ou d’autres genre d’animaux qui s’engouffrent dans la canalisation fracturée bientôt visible à s’approcher encore et à se pencher, pieds froissant les gravillons répandus de façon désordonnée sur cette portion de sol pour corriger les différences de niveau créées lors du creusement de la chaussée, alors que le regard plonge dans les entrailles de la ville invisible.

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Trottoir : bordures classiques en béton aux angles arrondis qui deviennent glissants pour peu qu’ils soient mouillés, recouverts de givre, ensanglantés, on y pense à cause d’une tache brunâtre, flaque imprégnée dans le granité sans couleur, enfin jaune tout de même un peu à cause de la poussière apportée par le dernier coup de sirocco chargé de sable saharien, flaque qui finira par se dissoudre – c’est ce qu’on pense – au gré des intempéries successives, en attendant fascinante.

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Montpellier (Françoise Renaud)

Vitrine : lampes en tout genre disposées avec goût sur toute la profondeur du plan d’exposition, toutefois sans notion véritable de taille prix ou style, opalines, chevets, lampes de bureau, et puis miroirs savamment intercalés répercutant à l’infini les lumières émises par les lampes et happant ci et là les mouvements de la rue – passants, poussettes d’enfant, vélos, véhicules urbains électriques –, tout un méli-mélo, maelström de froissements et couleurs volé et restitué en l’état par la surface bombée d’un miroir central grossissant.

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Singapour (Taylor Simpson)

Galerie : escalators en veux-tu en voilà, monter descendre accéder aux différents niveaux où sont réparties les boutiques (plan à l’entrée pour s’y retrouver), rampes en plastique noir glissant sous les mains avant de s’enfiler indéfiniment dans le sol, corps contraints en ces espaces emmurés et aveugles avec aires équipées de sièges qui servent de points de rendez-vous, sans doute que c’est la sensation d’étouffement qui pousse à monter encore pour échapper au peuple et au manque d’air jusqu’à atteindre la verrière éblouissante, pas de musique, rien que nuages inaccessibles, c’est là qu’on accède au ciel, verre se brisant et se répandant au hasard des verticales dans un hallucinant ballet miroitant.

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Tunnel : plongée subite à la vitesse autorisée en ville (pas possible à emprunter à pied) sur la double voie bordée de garde-fous et de longues barrières de protection qui s’engouffre sous le nouveau théâtre et les esplanades arborées avec promeneurs au rythme lent, assemblage d’odeurs indéfinissables et de bruits sourds comme étouffés par le carcan en béton armé.

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Forêt : d’abord sentiers bordés d’arbustes maigres en bordure des zones récemment construites, s’enfoncer pour trouver de vrais arbres, enfin des arbres plus hauts que le taillis qui pousse sans contrôle, plus habités d’oiseaux et blindés de plantes parasites, gagner un point haut pour découvrir au-dessus de la couronne végétale l’ensemble des bâtiments, bloc pareil à un vaisseau frappé de lumière se détachant contre le bleu du ciel vivant, verticales rumeurs bruits de la nuit.

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne et Languedoc. Certains mots lui font dresser les oreilles : peau, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit en sud Cévennes. Et voilà.

2 commentaires à propos de “exploration des limites”

  1. et voilà que vous me donnez envie (et même de vous piquer les trois premiers… bon en fait comme ne vais pas tenter tout de suite ce ne sera pas copiage si cela se maintient)
    un plaisir d’attention en tout cas

  2. Très inspirant votre texte, je retiens 6 mots pris dans chaque paragraphe :gravier-sirocco-couleurs volées-rampes dans les sol-carcan-verticales rumeurs. Vous avez beaucoup de sensations de tous les sens, de couleurs, de lumière. Merci.