#L3 – #L5 De proche en proche

Suite de #L2 Chemin blanc

La croiser pour la première fois, en bas de ce chemin où je marche absent des champs environnants, partout des parcelles vertes, et d’autres en bandes étroites labourées profondément bordées de vignes plantées en rang, une succession de contrastes où circule ces couleurs exquises débordantes de vie, mes pieds entrainés par le chemin qui s’incline, mon corps léger comme transporté, puis une vibration, la vive allure soudaine de voix qui se rapprochent, elles m’aperçoivent, ralentissent, bruits stridents et lancinants de roues qui freinent, puis sans s’arrêter descendent de leur vélo en marche comme une chorégraphie synchronisée. Je connais la brune qui s’empresse de me révèler à ce visage étrangement autre qui me fixe comme une photographie de magazine, sa partenaire de tennis, deux copines qui s’invitent l’une chez l’autre. On se rapproche, le paysage invisible m’apparaît, je sens ses cheveux caresser ma joue, parcourir mon cou, éveiller un sens plus grand que la vue, l’ouïe, l’odorat et le toucher réunis, à l’intérieur de moi toute la scène s’enregistre en même temps qu’elle se déplie, j’entends le moindre picotement, le vol d’un taon, des feuilles bruissent, nos baskets écrasent des mottes de terre, je me sens respirer, goûter aux baumes des bas côtés, humer les courants frais chargés de terre arrosée, nos sueurs mêlées aux brumes de fragrances synthétiques des lessives, j’examine les tournesols, et toute cette sensorialité nouvelle qui m’ouvre à une dimension encore inconnue rompt toute la monotonie de mon trajet à pied. Je plonge les yeux dans le bitume et je croise ses jambes très grandes, nos corps rayonnants, les épaules hautes, sur son visage des yeux qui m’étourdissent de leur présence à ma présence. Les vagues longues sans remous du vallon où le chemin dévie pour rejoindre le village enveloppent nos rires encore juvéniles de notre rencontre brève baignée d’éclats solaires. Tout son être courbe mon univers. Ses sourires répétés m’invitent à ne rien oublier. Elles repartent emportées par l’élan de la pente qui écarte les épis de maïs, puis les vignes et les champs pour continuer après la croix en pierre vers les premières bâtisses. Et je retourne à moi-même à poursuivre mon chemin, une longue montée qui dans un modeste effort me rend parfaitement incapable de ressaisir les pensées plates, déliées de l’instant avant son apparition enivrante.

Ton absence tient toute ses promesses, tu m’as rendu infime. Je rembobine le film un peu rafistolé en 8mm mais la lampe est inerte. Je m’arrête sur ton image rendue floue par le grain grossier cuit par la trame rouge dominante. Je vais me révoquer quelques mois dans cette bergerie clandestine aux murs épais, à m’éprouver au désert, à survivre sans ressources, à faire cailler le lait pour du fromage frais. Un appel mais tu ne parles plus, les voix sont tues, je souffre de moins en moins. Je revois ton allure à travers cette vitre embuée de bus, tous les sons dans ma tête sont coupés, tu te mets à parler, je me désole. Un parent vient te chercher pour t’enlever à moi, ou me libérer. T’aimer et m’en aller. Sortir et oublier ton visage en grand. Même si tu ne parles pas, même si tu t’effaces, tout me rappelle à toi dans ces images qui gisent au fond de moi. Je te prête mes cordes vocales éraillées. Je sors fou en pleine nuit, mes yeux en larme recherchant dans ce noir lumineux un sens aux étoiles qui se diffractent, puis le vent m’apaise, fait trembler les chênes kermès de la rivière presque à sec qui meurt à mes pieds. Les mots de cette réplique ridicule, tu les dis avec un petit rire nerveux. Je me suis endormi épuisé de douleur. Difficile d’entendre le murmure de ton cœur quand tu n’évoques que des platitudes. Mon esprit se cramponne au tien mais tu n’es qu’un prétexte puéril. Je me suis réveillé dans la froidure d’un petit matin de février puis le feu a pris dans la cheminée mouillée près de mon corps glacé esseulé le ventre affamé. Je reviens te voir mais tu as abandonné les lieux. Ces fils de soie scintillants nous lient, ils brillent comme des rais de lumières qui viennent se cogner sur l’écran, je vois bien que j’hallucine et que mon esprit se rétrécit. Autant m’en aller, me quitter, nous nous ne sommes même pas aimés. T’oublier, mais tu surgis sans cesse. Te laisser partir loin, mais tu reviens au plus près sous ma peau. Redevenir sauvage, me rouler dans la boue, rester sans bouger à écouter ma respiration, être laissé pour mort, voisiner les cochons noirs sauvages dans la garrigue. Ton image sonore se disperse dans mes souvenirs, je deviens sourd. Seul ton regard me maintient en vie. Des vergers m’entourent à perte de vue. Je croise un furtif instant un regard qui me rappelle à toi. Nos présences ne s’attachent plus. Je te souris de ma bouche tordue de folie douce. Ton visage me cherche mais je me suis perdu en lui. La viole de gambe agite son archer, j’appuie sans arrêt sur play. A mon tour de te quitter. Ta présence fantôme m’accompagne comme un spectre insensible. Je t’attends de longues semaines mais la vie m’a repris par la main. Te désirer encore mais partir. Tu es bloquée dans ma tête mais tu es toute petite. Je prends mes distances des espoirs d’une naïveté excessive. Ton souvenir s’étend sur ma profonde solitude. Ces mois passés à ne pas t’attendre, éloigné de tout, ton absence entêtante m’a exposé à tous les dangers.

Je n'ai pas publié ma première version de #L3. C'est la version reprise en explorant de ma sentimenthèque Guyotat pour essentiellement "au bord de la rupture" et "accumulation".
#L5 a pris la direction d'Hélène Bessette "Seul(e)", "à peine de quoi vivre", "le sort s'acharner"

A propos de Michael Saludo

Une vie professionnelle avec le cinéma comme objet de fiction et de réalité aux limites pas tout à fait franches. Très tôt une envie de livre, d'en façonner et d'en écrire. Une enfance baignée des lumières du Maroc, puis une adolescence dans le Var, le bleu, le Mistral, et les beaux-arts.

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