#L2 | Là-bas

Françoise Renaud, 2018

Le voyageur ne sait jamais à quoi s’attendre. Le voyageur voyage, il ne sait pas ce qui va arriver le jour suivant.

À chaque étape, le voyageur se demande de quoi seront faits sa nuit son sommeil.

Pas de rendez-vous, de lettre à porter, de marchandise à livrer. Il a rejoint une zone habitée par besoin de compagnie ou nécessité de se ravitailler. En cette fin du dixième jour, plus de retraite possible. Il s’est aventuré trop loin, hors du champ de la carte dont il dispose. Des lisières ont été repoussées  — une chose dont il n’a pas encore conscience —, comme une frontière qui aurait été franchie, illisible dans le paysage ou dans la topographie du terrain, palpable pourtant. Ça s’est produit insensiblement tandis qu’il marchait, et ce n’est pas la vitesse du pas ou la distance parcourue qui influence ce type d’affaire, plutôt l’accumulation des observations nécessaires à la progression, l’attention constante portée aux irrégularités du sol et aux affleurements de rocher, les averses soudaines, les zones glissantes à distinguer, les chutes de pierre, l’imbroglio des pistes et des broussailles, les feux couvant à certains endroits sous la tourbe, les face-à-face avec les animaux sauvages, autant d’événements qui accélèrent le flux des pensées, réveillent l’instinct et agacent les nerfs, affectant peu à peu les repères  tout en modifiant la matière de l’espace et du temps.

Dans l’après-midi il avait croisé un vieil homme monté sur une mule. Comme vous y allez de bon cœur, mon garçon. Ils avaient cheminé un bout ensemble. Le vieux mâchonnait la plupart des mots qu’il prononçait, parfois montrait du doigt l’horizon blanc avant de reprendre le contrôle de sa bête. Encore il avait marmonné : Vous êtes costaud, ça va aller, vous finirez par y arriver. Là-dessus il avait tapé des talons contre les flancs de sa mule et avait disparu dans le dédale des collines. Le soir, assis sur le muret au bord du chemin, le voyageur se souvient de la scène et des mots prononcés. ll en ressent comme une onde au cœur.

Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’au-delà des limites de la carte, il y a des astres plus brillants que dans le champ de la ville et davantage d’étoiles organisées en constellations au profond de la voûte noire, il y a des animaux qui vivent étroitement avec les hommes et dorment à leurs pieds, il y a des braises qu’on conserve dans des pots en terre et qu’on transporte telles des petites lumières, il y a des girouettes pour mesurer la force du vent, il y a des oiseaux qui transportent les graines au creux des ailes et favorisent la fécondation des fleurs adorées des brebis, il y a des poissons à stries argentées qui se prennent dans les nasses et frétillent jusqu’au lever du soleil. Ce qu’il ne sait pas, c’est que le soir plus qu’à d’autres moments, il y a des bruits qui émanent des murs ou de l’arrière des murs : grattements, crissements (comme une main qui caresserait un tissu râpeux), chuintements, froissements de chrysalide, murmures infimes provenant de la matière elle-même, de la roche, des cristaux fondus lors des orogénèses qui ont bouleversé le territoire. Le voyageur ne sait rien de la vie secrète des pierres, rien des méthodes de construction des maisons et d’édification des blocs de pierre, rien des peuples acclimatés à ces zones de lande ébouriffées de genêts et truffées de trous à lapin. Il aurait dû s’informer davantage, consulter des guides pour préparer le voyage. En vérité il est parti vite, poussé par la curiosité ou alors par le temps compté. Certains l’ont vu préparer son baluchon et s’en aller, presque s’enfuir. S’enfuir parce que pourchassé, poursuivi.

Flairer les éléments qui composent la nuit avec ses sens déjà modifiés par le parcours solitaire. Calmer sa respiration, le rythme du sang, la peur. Ne pas se laisser mourir. Ressentir l’immensité et le vent du large qui refroidit la nuque. Enfin se mettre en quête d’un abri — grange ouverte, appentis de jardin, muret de protection pour les bêtes. Attendre que les choses se décantent au cœur de cette vie forte, organisée bien plus qu’on ne pourrait le croire d’emblée.

La bourgade à l’écart des passages est constituée de plusieurs hameaux. Elle abrite cent cinquante âmes – encore une chose qu’il ne sait pas. Le voyageur n’a rencontré personne en dehors du vieil homme de la lande et de sa mule à robe grise.

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne et Languedoc. Certains mots lui font dresser les oreilles : peau, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit en sud Cévennes. Et voilà.

19 commentaires à propos de “#L2 | Là-bas”

  1. Une lenteur, une grande musicalité, un rythme de conte, un monde sans époque atemporel, de petits dialogues incrustés comme venus de très loin dans le temps et dans l’espace, quelque chose de très atténué, endormi, comme si le voyageur était un être minuscule dans un grand paysage et puis quelque chose aussi en même temps de ces romans picaresques du XVIIe, on s’attend à une rupture de rythme à venir. Bref : cela m’a beaucoup plu.

    • Chaque fois devant le papier ou l’écran, nous avançons dans le noir, et puis des espaces se dessinent, des figures se révèlent.
      en quelque sort nous sommes en suspens, je trouve… et cette sensation est à la fois peu rassurante et joyeuse…
      Merci pour ton passage par ici !

  2. Merci pour cette douce fidélité, Béatrice
    Oui, il semble que nous nous rencontrions chaque fois dans ces parages sur la possibilité d’une île, d’un voyage…
    creuser ce qui ne se voit pas directement, creuser peu à peu un sillon qui guide vers autre chose
    je ne sais pas, on verra n’est-ce pas ?

  3. Poser paquets et lourdeurs intérieures, avancer, repousser les frontières invisibles, tout passe par l’observation de ce qui entoure et l’ancrage dans la réalité.
    Changement d’état de conscience, mais il ne le sait pas encore.
    Suspense et poésie
    Vite la suite

  4. Le voyageur de votre texte me fait penser à John Muir… Comme lui, il repousse les limites, sortant des cartes établies, prenant les chemins de traverse. Lui aussi s’est fait quelques frayeurs mais il s’en est toujours sorti grâce à sa bonne étoile : c’est ce que je souhaite à votre voyageur avec qui on a envie de cheminer longtemps…

  5. J’aime beaucoup les bruits dans les murs et la suite et “flairer les éléments qui composent la nuit”, c’est un peu ce que je retiens du texte et c’est l’impression que j’ai ressentie en suivant ses pas et en te lisant. L’immensité aussi… Tu es bien en route, là ! Merci.

  6. Ah le beau voyage qui relance la machine à vivre… cette densité, et les paroles enfouies des roches ! Petit clin d’oeil à Stevenson “Voyages avec un âne dans les Cévennes”
    Belle route à vous !

    • On part d’une seule note et puis on improvise en fonction des propositions qui tombent… pas d’inquiétude. Improviser simplement.
      J’aime procéder ainsi et ne me soucie pas du résultat, je trouve que c’est en accord avec la nature même de l’écriture.
      On verra bien le récit qui viendra.
      Merci Françoise pour votre passage sur ma page (ah la solidarité des Françoise !!)

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