07. Une maison sur la plage

Un jour, tout récemment, il est allé en bord de mer pour une promenade, faire juste un tour, mais surtout pour voir l’étendue bleue jusqu’à la ligne ni floue ni nette de l’horizon ou entendre le ressac ou passer ma langue sur ses lèvres pour en goûter l’écume salée venue s’y déposer. Il était déjà tard. Le soleil était déjà bien haut. Il s’arrêta devant les étals des pêcheurs et acheta une soupe de roche, des dragons rouges aux épines venimeuses, de petits chapons, d’autres plus plats, plus lisses, avec de longues rayures turquoise et jaunes et ce noir autour de l’œil, des girelles ou des mandoules, certains plus discrets, grisâtres, de petits sars ou des jols, il ne savait trop. Qu’importent les noms. Et puis le voilà dans la cuisine baignée d’une lumière claire, peut-être plus claire encore que n’aurait voulu le jour, avec un léger souffle du vent agitant les rideaux, presque à y voir quelques parasols sur la plage, et le sable, et comme les échos des baigneurs. Il ne sait. Après avoir coupé aux ciseaux les nageoires latérales et dorsales des rascasses et jeté au loin toutes ces épines, il s’attaqua aux minuscules écailles, brunes et noires, à la pointe du couteau, prenant soin de préserver les chairs, déjà triste de voir ce manteau rougeâtre s’affadir, se ternir, pour n’avoir plus qu’un cadavre écorché dans la main. Une. Deux. Une autre. Il sent le contact froid de ses pieds avec le sol en ciment ciré. Tout est gris-vert autour de lui, les rideaux vichy juste là, sous l’évier, l’embrasure de fenestron un peu plus haut. Un placard ou des étagères derrière moi. Peut-être un frigo, sans doute venu bien après, et un faitout en aluminium, en aluminium croit-il. Il ne distingue pas très bien. Sa grand-mère, elle coupe aux ciseaux les nageoires des rascasses et, simultanément, tord le torchon pour retirer tous les sucs des chairs pour en faire une soupe. Il fait de même, il refait des gestes autres désormais siens. Y a-t-il des voix? Ses pieds ont froid sur le ciment ciré. Il est désormais dans le “salon”, la pièce commune, la pièce adulte, avec une petite cheminée sur le mur Est, une large fenêtre sur l’Ouest, croit-il, sous laquelle court une banquette et devant laquelle est placée la table couverte d’une toile cirée, peut-être claire, il ne sait trop. Contact avec la toile des coussins qui persistaient dans leur odeur de sortie de vacances après des mois dans un coffre ou une armoire. Couleurs fades et bleutées. Quelques livres eux aussi oubliés, pages jaunies et écornées pour sans cesse avoir été lues. Il ne lisait pas encore. Pas trop bien. Pas vraiment. Et puis la porte, donnant sur un escalier raide, toujours dangereux, en ciment rude et rêche, accentuant l’idée de chute, de catastrophe, surtout les jours où la mer était mauvaise et allait presque aboyer aux pieds des rochers droit devant, énorme, aux vagues monstrueusement écumantes et sauvages. Combien de fois me s’était-il écorché les pieds à ces marches étroites et hautes, aussi pour enlever le sable fin qui collait partout et finissait inexorablement sa course dans les sacs de couchage. Petite fenêtre de la chambre en lambris, vernissés, couleur miel, donnant sur le port. Attendre la nuit après des jeux sur la plage. Respiration sifflante. Suivre les lignes, les nervures, les clous. Entendre, entendre, entendre le tintement sans fin les mâts. Compter les jours de Mistral.

(C) Sylvie Pollastri (Matera, Italie, Palais ???)

2 commentaires à propos de “07. Une maison sur la plage”

    • Merci bien pour votre lecture. (réponse tardive car…)
      Ce n’est plus pousser la langue, c’est pousser le souvenir.
      Je viens de changer l’énonciation, reprenant ce “il” qui accompagne les autres textes (et puis je viens de lire la proposition 9 – alors, il faut bien modifier quelque chose….