HYPOTHESES

Hypothèse 1. Il rentre du travail, pose le pied sur les tomettes devant l’escalier de marbre et bois vers les chambres à l’étage, mais il ne monte pas – à droite c’est la cuisine et les grands carreaux bleus, mais il n’y entre pas – il passe, il continue jusqu’au renfoncement vers la gauche et la discrète porte – lenteur et prudence du verrou métallique, mais ça résonne, le cliquetis, bruit du loquet, ça vous trahit – et descend à la cave, marches de béton brut, granit gris et froid sous les pas – pas de loup, pas de bruit, ou si peu – jusqu’au sol de graviers qui crépite – ça ne pardonne pas –, va où ses pas le poussent chaque soir, dans l’antre où il noie sa désolation et tout aussi bien pourrait-il prendre l’escalier et monter à l’étage pour les embrasser, avec elles raconter l’histoire sur la couverture de dentelle anglaise, et par la fenêtre il appellerait l’autre petite, la plus grande au dehors, avec sa blondeur et ses longues jambes, alors elle accourrait à la voix pour se jeter dans les bras forts et rire aux chatouilles du papa-monstre, papa-robot, et tous les quatre se vautreraient sur le grand lit d’un mètre soixante choisi tout exprès pour accueillir la famille au complet, et ils feraient l’avion, jambes parentales projetées vers le ciel, fillettes surélevées à l’horizontal, et parées pour le décollage, attention au départ, turbulences jusqu’au point d’équilibre, atterrissage en douceur dans la ouate des oreillers, corps enlacés collés serrés – au secours ! la prison de l’amour !, s’effraieraient les fillettes à gorge déployée – et peut-être qu’il aimerait cela, cette possibilité, s’il ne filait pas vers le bas, les graviers, la poussière – faire ce qu’il a à faire.

Hypothèse 2. Elle attend qu’il en finisse, respiration coupée, tête entre deux barreaux dans la cage d’escalier, poste de guet, et elle pense qu’elle pourrait se jeter là dans la cage d’escalier, voler, tourner avant de s’effondrer, tourner comme à la fête foraine à la fin de l’année, dans les nacelles fixées à l’axe solide lancé vers un ciel sans nuage, d’où les visiteurs plus bas semblent des Playmobil de plastique sous la main du grand marionnettiste, et nous roulons tournons comme des enfants, rions crions à couvrir de nos voix l’espace festif réservé à notre jeunesse dans le soleil éblouissant de début d’été – machines inventées par des créateurs fous pour projeter dans les airs la joie de vivre aussi bien que la peur mais elle ne tombe pas, ne se penche même pas, ne bouge pas d’un geste, pense qu’elle pourrait le faire un jour, peut-être un soir au retour du travail : un soir, prendre sa place, se noyer à son tour. Elle ne monterait pas dans les chambres comme à son habitude, ne viendrait pas dire bonjour à l’étage, bonsoir les enfants, n’irait pas aider aux devoirs, jouer dans le bain, faire glisser les canards sur l’eau de la baignoire, l’aspirateur dans les coins – elles sont grandes, va, maintenant, qu’elles se débrouillent. Sans y penser, elle marcherait vers le cellier, dans le renfoncement sous le grand escalier, elle ouvrirait la porte, souffle coupé, tournerait le loquet, cliquetis, pas lourds aux marches de béton, gravillons, maudite planque où elle irait chercher l’oubli dans la pièce un peu sombre sous le grand escalier. Après cela, hagarde, elle voudrait dire un mot, dire bonsoir. Elle gravirait les marches lentement certainement, s’appuierait contre le mur, la tapisserie à fleurs. Il est possible, oui, qu’elle s’appuie, pour ne plus tituber, avant de se jeter. On dirait : on l’a retrouvée en bas de l’escalier, d’où elle s’est jetée, dont elle est tombée peut-être, peut-être a-t-elle glissé, comment savoir, personne pour la voir, on ne saura jamais.

Hypothèse 3. Mur beige, construction de pierre et de terre, chaux et ciment (il faudrait demander précisément), toit oblique de briques sous une ligne parfaite de ciel bleu. En haut à gauche, une fenêtre aux volets ajourés pour laisser passer l’air et la lumière, traits de soleil, de biais, qui font des formes à l’intérieur, contre les murs blancs ou la tapisserie. Au rez-de-chaussée, dans l’alignement strictement, une porte aux vitres cassées depuis des lustres, recouvertes de planches de bois, avec une palette en travers pour faire obstruction, dissuader toute intrusion. Ici commence l’escalier pour monter vers la porte d’entrée au premier étage, sur le côté droit – jeu de regard, haut, bas, gauche, droite. Dix marches bordées d’une double barre de fer pour se tenir ou ne pas choir, revêtues d’un carrelage facile à nettoyer – la boue, les cailloux pris dans les godasses. La porte d’entrée, encore assez solide, donne sur la cuisine. On habite à l’étage. Ou on y habitait. Sous la porte d’entrée, incrustée dans la cage d’escalier, une fenêtre verticale donne dans la remise, où l’on conserve au frais (où l’on a conservé) les denrées, les bouteilles. Là qu’il serait venu, aurait fini sa vie. Là que ses filles l’auraient rejoint, pour un dernier adieu, dans ce village qu’elles auraient traversé jusqu’à la porte de bois blanc, de guingois, avec une boîte aux lettres accrochée à un clou, mais plus personne pour écrire, ni recevoir le courrier. La longue clé rouillée au bout de la ficelle, elles auraient avancé d’un pas lourd, incertain, en vain auraient tenté de rebrousser chemin, se seraient serré fort les mains, auraient fait face à la maison. Ça aurait grincé – la porte, le parquet – autrefois le loquet. Elles auraient frissonné, coude à coude, auraient mis la clé dans la serrure, tourné deux fois du côté droit, se seraient regardées, seraient entrées dans la maison. Sur la table à manger, on aurait vidé la dernière assiette et le vin âpre aurait laissé des traces mauves sur le verre de cantine. La boîte de biscuits aurait gardé sa place sur le manteau de la cheminée : on ne l’ouvrirait plus. Les deux sœurs, la plus grande, la petite, auraient lâché un souffle, une grossièreté, seraient restées plantées là, face au miroir de plastique vert, où le paternel avait l’habitude de se raser de près, chaque matin. Elles auraient revu son père à lui, comme une image superposée, sa mère à lui, près de l’évier, et la maison des grands-parents, et le fond de café, et au plafond le Babybel collé. Elles auraient réprimé un grave éclat de rire triste et solaire, auraient sorti de la valise un vêtement de cérémonie, une veste noire, un pantalon de tailleur gris, une robe sombre à fleurs, et des chaussures cirées qu’elles auraient passés dos à la pièce, dans un geste pudique, contre le mur de pierre.

Hypothèse 4. A Toulon, c’est le plein été. Il fait chaud derrière le comptoir. Comme à son habitude, il s’est levé tôt pour boire le café au bistrot d’à côté avant d’ouvrir sa boutique, Tabac-Point-Presse-Cadeaux-Souvenirs, au fond de la placette. De part et d’autre, des voitures alignées, et sous l’auvent, avant d’entrer, des présentoirs de cartes postales, toujours les mêmes : des paysages d’azur, des couchers de soleil, des plages à perte de vue avec femmes nues, belles et bronzées, toujours les mêmes. G. se tient derrière le comptoir. Planté sur des jambes solides, il a de longs bras, de grandes mains, pour attraper au vol un paquet de cigarettes, une canette fraîche, saisir un magazine, faire biper le code-barre contre la caisse enregistreuse, ouvrir et fermer le tiroir, encaisser les pièces et billets, rendre la monnaie, voici pour vous, merci, au revoir. Il a toujours le sourire derrière le comptoir, la bouche large et le menton carré, les yeux verts de lumière sous les épais cheveux noirs, drus toujours malgré les âges et les années, des boucles sur les tempes à peine grisées. Face à lui, c’est un défilé toute la journée, des figures aimables ou éprouvées : âpres travailleurs, cigarette collée, voyageurs-globe-trotters sur le départ, touristes en quête d’un dernier souvenir, enfants, bonbons plein les mains, plein les poches, hommes seuls tentant leur chance au jeu. A 16h06, quand il lève la tête pour la énième fois, quand il pose le regard en demandant pourquoi, il ne s’attend pas à tomber sur ces yeux-là, ce visage de femme qui s’est levé vers lui. Il ne s’attend pas à le reconnaître, à peine, entre mille, à peine imperceptiblement, vieilli mais déjà vu, déjà reconnu. Il s’y attend si peu qu’il ne fait aucune question, tremble légèrement, agite le bras dans un geste maladroit, avant de saisir sans mot dire la bouteille d’eau et le billet de cinq euros, une bouteille comme un prétexte, comme jetée à la mer.

A propos de Claire Le Goff

Pratique théâtrale, mise en scène et écriture à Bastia, Compagnie Ghjuvanetta. Enseignement du français langue étrangère. Quelques publications : Mademoiselle Grelon (La Scène aux ados, Promotion théâtre, éditions Lansman, 2015), Des Miettes (recueil de nouvelles La Peau des autres, éditions La Passe du vent, 2015), Café de la Porte Dorée (recueil de nouvelles, concours Musanostra 2018), Contre le mur de pierre, Et sa désolation (recueil à venir, Musanostra 2020). Blog d'écriture en cours, Confiture d'épinards. Heureuse d'être parmi vous !

4 commentaires à propos de “HYPOTHESES”

  1. ne sais que dire… (à vrai dire souvent le cas)
    sauf que suis descendue avec une attention qui ne pouvait être entamée par la vie qui réclamait mon départ d’hypothèse en hypothèse et que, sans diminuer les précédentes, je trouve que la dernière pourrait être un texte en soi

  2. … continue à remonter le temps, le chemin depuis les notes de bas de page et trouve ces hypothèses… émotions renouvelées !