La passagère du 9h27 (suite de l’aventure)

L’expérience lui avait tant plu qu’elle décida d’y retourner le lendemain.« Observez, observez, observez sans cesse » conseillait Henry James à Virginia Woolf. Il y a tant à voir quand on regarde le monde. D’y retourner et d’y rester plus longtemps, car elle avait maintes fois remarqué qu’en demeurant au même endroit, il se passait des choses, on percevait autrement, comme si l’image s’animait. Une heure suffirait par cette canicule, jusqu’au 9 h 27, dernier bus de la matinée en été. Elle regarda différemment les traces de l’ancien abribus, avec une certaine colère devant le gâchis : son mari lui avait appris que Decaux n’ayant pas remporté l’appel d’offres du grand Lyon, décroché par une autre société, les abribus avaient été démontés pour être remplacés. Les animaux qui broutaient dans le pré surplombant l’arrêt Montfort ne s’approchèrent pas plus d’elle que la veille ; c’étaient les chèvres naines et les ânons du boucher du village, un amoureux des bêtes qui gardait là une sorte de petit zoo vers lequel les parents conduisaient souvent leurs enfants munis de croûtes de pain et des carottes. La maison qui jouxtait le pré était celle du boucher, elle reconnut le nom sur la boite aux lettres ; une maison des années 60 qu’on voyait sur les vieilles cartes postales du village, une des premières maisons neuves, avant le développement des lotissements dans les anciens vergers et les parcelles de vigne. Le trafic routier était intense comme la veille et beaucoup roulaient veilleuses allumées alors que le soleil était déjà haut : venaient-ils de si loin qu’ils étaient partis de nuit ou était-ce une nouvelle pratique ? Personne ne s’arrêta ce jour-là. En arrivant à l’arrêt suivant (elle avait suivi le même parcours que la veille), elle aperçut une jeune fille qui téléphonait dans l’étroite raie d’ombre que projetaient les panneaux d’information, une de ces longues conversations que les jeunes tiennent avec un kit mains libres, écouteurs bien vissés dans les oreilles. Impossible sans la déranger de lui demander l’autorisation de la prendre en photo. Sans même avoir le temps de cadrer, elle se contenta d’une photo volée, de dos, alors que la fille montait dans le bus. Jeune et jolie, blonde et toute tatouée sur les deux bras et dans le cou. Par chance la photo était réussie. Demain, elle reviendrait avec sa carte de bus et la suivrait. Il faudrait vérifier qu’il y avait bien un 9 h 27 le samedi. Sinon, elle reviendrait lundi.

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A propos de Danièle Godard-Livet

Raconteuse d'histoires et faiseuse d'images, j'aime écrire et aider les autres à mettre en mots leurs projets (photographique, généalogique ou scientifique...et que sais-je encore)

4 commentaires à propos de “La passagère du 9h27 (suite de l’aventure)”

  1. Raconteuse d’histoire, c’est le mot qui me vient en effet à chaque fois que je vous lit. Dès le début on est dedans et on veut la suite. Hi hi ! Merci pour ce début qui me facilitera la proposition 4. Cela semble plus clair avec Henry James et vous…