carnets individuels | Jean-Luc Chovelon

Prolongation #08
‹ une musique ›
le murmure lourd et creux de la mer | le froissement d’un papier qu’on déchire lentement | le frôlement d’une robe de soie dans la neige | l’effleurement d’un fouet qui claque dans du coton | le bruissement des feuilles mortes dans un souffle | le balayage de flocons gelés sur un océan de glace | le glissement d’un corps nu sur un drap en coton | le sifflement d’une brise légère qui joue avec une flamme | le grésillement après un feu d’artifice | le chant d’une aurore boréale
« C’est alors que Jon apprit ce qu’étaient les frémissements secrets du corps et de l’âme. Des vieux lui en avaient parlé, ils appelaient cela likkatusak, les mouvements ou le ravissement. » Ailo Gaup, Le tambour du chamane, Le reflet, p.218.

Prolongation, #07
‹ altération ›
L’émotion lui scia les jambes. Zack s’assit, le souffle court, et chercha une justification. Il bégaya quelques mots inaudibles d’une voix qui n’était pas la sienne et qui semblait provenir d’outre-tombe, de là-même où les flammes nourrissent les regrets. Derrière lui, la maison brûlait. Zack laissa échapper un rire nerveux qui ne lui appartenait pas plus. Il n’était plus lui-même, drapé d’une folie qu’il avait espéré libératrice. Comme la fièvre d’un mauvais virus.
« Sinatra enrhumé, c’est Picasso sans peinture ou Ferrari sans carburant – mais en pire. » Guy Talese, Sinatra a un rhume, éditions du sous-sol, p.28.

Prolongation #06
‹ tout petit ›
Du minuscule. Du tout petit, invisible, microscopique, jusqu’à l’infini du rien. Du rien mais pas tout à fait. Juste un peu, un tout petit peu. Pas même une poussière. Un presque rien qui ne se voit pas, qui ne se sent pas. On ne sait même pas qu’il existe. Dans ce presque rien, un tout-petit homme, un homme de rien, ne pense à rien. Ou un tout petit peu. Pas même une idée, pas même son ombre. Pas même une poussière. Mais ça, personne n’en sait rien. Ou presque personne.
« Albert Einstein donna une conférence scientifique sur la théorie de la relativité, au Carnegie Hall, devant deux mille huit cents invités éminents, parmi lesquels se trouvaient au moins trois espions russes. » Jonas Jonasson, Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, Éditions de Noyelle, p.257.

Prolongation #05
‹ point de rupture ›
Le regard de trop. La phrase, le mot, la grimace, le geste, l’allure. La pensée. Celle qui fait tout déborder, celle qui fait tout exploser. Pour une suite irrémédiable, sans retour possible. Pour sceller un après déjà écrit, déjà gravé. Comme prendre une voie à sens unique au carrefour. Et de nourrir les suppositions jusqu’aux regrets. Et s’il n’y avait pas eu ce regard, cette phrase, ce mot, cette grimace, ce geste, cette allure, cette pensée, est-ce que Zack serait resté ?
« Délia et moi étions tous deux épuisés et avec le temps nos disputes étaient devenues automatiques, un réflexe qui nous n’arrivions ni l’un ni l’autre à contrôler. » Paul Auster, Léviathan, Babel, p.97.

Prolongation #04 
‹ de ces âmes englouties ›
Manger les âmes. Investir la souffrance des volailles élevées en batterie. Engloutir en une seule tartine le labeur de plusieurs dizaines de vies d’abeilles. Consommer des centaines de litres d’eau en une simple entrecôte. Dézinguer la vie. Se regarder dans le miroir avec les yeux des animaux. S’aimer quand même. Se forcer à s’aimer encore. Faire des enfants pour se donner raison. Avoir peur et se battre pour eux. Se faire manger l’âme par d’autres hommes. D’autres animaux. 
« L’air devrait et la mer et la terre pleurer, l’humain lignage qui sans (la mort) est presque, un pré sans fleur ou un anneau sans gemme. » Pétrarque, Le chansonnier, Aubier Flammarion, p.245.

Prolongation #03
‹ toile de mètre ›
cinq personnes, trois hommes deux femmes, une porte, une fenêtre | cinq mille six cent quarante quatre centimètres carrés de ciel dans les tons bleus | mille trois cent quatre vingt dix sept centimètres carrés de champ de blé jaune | cinq cent soixante quinze centimètres carrés de dalle beige clair (sans compter les ombres) | environ dix neuf centimètres carrés pour le foulard rouge de la dame au chapeau | la toile recouvre une surface d’un virgule cinquante sept mètre carré 
People in the sun, 1960, Edward Hopper, 102,5×153,5cm, huile sur toile, Smithsonian Institution, Washington DC
« Hier j’ai ramassé une bande bleue repérée des semaines plus tôt par terre devant chez moi, et je me suis aperçue que c’était un morceau de film anti-termites. » Maggie Nelson, Bleuets, Éditions du sous-sol, p.33.

Prolongation #02
‹ une mort idiote ›
Au moment où son pied a voulu basculer la chaise afin que la corde nouée à son cou puisse se tendre la météorite s’abattît sur le toit emportant avec elle les tuiles les poutres les plafonds les meubles les briques et toute la maison la laissant seule et miraculeusement intacte sur sa chaise posée au-dessus des décombres sa longue chevelure brune jouant avec le vent le temps que l’immense vague du tsunami s’abatte sur elle et l’emporte dans les profondeurs insondables.
« Mon opinion – une opinion un peu étroite, mais honnêtement partisane – est que, durant quelques milliers de générations, la vie sur terre dût être d’un ennui extrême. » Giorgio Manganelli, Discours de l’ombre et du blason, Seuil Fiction & Cie, p.10.

Prolongation #01
‹ absurdités chromatiques ›
mouton bleu, éléphant orange, neige sanguine, nuit jaune, rose verte, marguerite brune, coquelicot rayé, langue à damier, cheveu irisé, lune rose, ciel opaque, vent lumineux, nuage à pois, chocolat rouge, orange noire, tomate argentée, peur blanche, amour cuivré, larmes arc-en-ciel, ta main transparente qui se pose sur mon coeur doré et ta bouche étoilée embrassant ma peau cristalline qui fredonne cette chanson émeraude dans l’air tacheté d’une fin d’après-midi floue.
« Magda avait un cheval à bascule et une maison de poupée qui s’élevait jusqu’aux lustres. » Jerome Charyn, L’homme de Montezuma, Folio, p.365.

#40
Zack a passé son enfance et son adolescence entouré de gens, sa famille, des amis, tout un collectif de personnes qu’il a longtemps cru demeurer auprès de lui toute sa vie. Puis, en vieillissant, il s’est senti de plus en plus seul. Et il a pu aller gratter au fond de lui-même pour étaler ses mots sur un écran. Comme il disait : « écrire est une activité solitaire, écrire beaucoup est une activité très solitaire. »
Zack n’a pas fait d’études littéraires. Alors, il a appris tout seul à aimer les mots, les apprivoiser, connaître leurs origines, lustrer leurs sens et leurs utilisations, parfaire l’orthographe et la grammaire. Ce qui ne l’a pas empêché, par la suite, de les démonter afin de leur donner (une autre) vie. 
Zack a compris un peu tard qu’écrire n’était pas qu’une action, celle de taper sur un clavier ou de tracer des lettres avec un stylo, c’était aussi et surtout une réflexion, un cheminement de pensées. Il a compris qu’il était capable d’écrire des livres dans son imagination sans jamais tracer de lettres ni taper sur un clavier. De ce point de vue, Zack était un auteur très prolifique.
Dès lors que le virus de l’écriture l’a atteint, Zack s’est rendu compte qu’il ne lisait plus de la même façon. Lire pour écrire, c’était, pour lui, faire une partie du chemin inverse qui a mené une personne à écrire ce qu’il lisait. C’était parfois un travail d’archéologue, Zack adorait l’archéologie, et c’était toujours une source de richesse. Même si (surtout, plutôt), il ne naviguait pas dans des eaux familières. Zack lisait activement pour digérer les mots des autres.
Soigner son écriture comme on se fait un brin de toilette, l’épousseter, la dépoussiérer, un peu d’eau et du savon. Zack ne se maquillait pas mais il lui arrivait de maquiller son écriture, de la transformer, de changer son apparence. Zack aimait habiller son écriture nue.
Zack écrivait parfois le matin, d’autres fois durant l’après-midi, le soir, la nuit même. Selon les périodes, les saisons, son état de forme intellectuelle. Selon les contraintes de son métier d’écrivain ou d’autres impératifs. Par contre, Zack essayait toujours de programmer son travail à l’avance. De la veille pour le lendemain, parfois.
Dans un souci de préservation, indispensable pour tenir l’effort dans la durée, Zack se réservait des moments où l’écriture était absente. Ne serait-ce que pour garder contact avec son environnement, ne serait-ce que pour ne pas se replier complètement sur lui-même. Quelques heures pouvaient suffire. Et puis, pour dormir aussi.
« Sitôt terminé, un écrit, texte, poème, livre, doit avoir l’opportunité de vivre son existence propre », pensait Zack. En publiant l’écrit, en le distribuant, en le partageant. Zack savait qu’il devait se détacher de lui, lui donner son indépendance. Jusqu’au jour où il tombera dessus et qu’il l’appréciera comme un simple lecteur.
L’affaiblissement physique, jusqu’à un certain point il s’entend, pouvait être un ami, un allié. Parce qu’en étant fatigué, le processus d’écriture se débarrasse des digressions inutiles. Fatigué, le chemin entre le cerveau de Zack et ses doigts qui écrivaient était plus direct. Mais Zack savait aussi que, très souvent, cela engendrait encore plus de fatigue.
La relecture n’avait rien d’évident pour Zack. Trop vite, après avoir tapé sur le clavier, il considérait l’acte d’écriture comme abouti. Alors qu’il n’en était rien. L’acte de relecture était évidemment indispensable et pouvait le conduire à ré-écrire, voire à tout effacer, à tout jeter à la poubelle. Mais Zack ne considérait pas ça comme du temps perdu.
Goûter les moments d’écriture, c’était aussi goûter les moment à faire autre chose qu’écrire. Se balader, courir, faire la cuisine, bricoler, bosser, passer du temps avec des gens… L’écriture de Zack se nourrissait de moments où elle était complètement absente, où elle était oubliée.
Zack avait pris l’habitude d’écrire en tenant un carnet. Et en y consignant toutes sortes de choses : objets vus, sons entendus, citations lues, sensations vécues, sentiments perçus, couleurs, lumières, météo, pensées… Toutes sortes de détails quotidiens. Il s’abstenait de cette contrainte lorsqu’il devait avancer sur un manuscrit, même de façon infime. Ou quand il devait écrire des lettres.
Être tout entier à l’écriture, c’était pour Zack y canaliser toute son énergie. Cela ne pouvait durer qu’un quart d’heure, ou plus ou moins. Peu importe le temps, l’essentiel était de se retrouver régulièrement dans cet état de don total.

Un jour, Zack a disparu avec tous ses écrits dans un incendie. Et tout le monde l’a oublié.

« Les lions s’étaient avancés vers l’allée. » Stephen King, Shining, J’ai lu, p.272.

 

#39
Je suis triste. Ce n’est pas un secret, je suis triste parce que j’ai l’impression de ne pas avoir de secret. Quoi avouer à mon journal intime ? se dit la midinette devant les pages blanches de son carnet qu’elle aimerait remplir de choses inavouables et, pour le coup, avouées. Que confesser ? Le péché ? La paresse, l’orgueil, la gourmandise, la luxure, l’avarice, la colère, l’envie ? Mais dis-moi, petit diable, ne serait-ce pas là l’inventaire de choses forts intéressantes qui, à défaut de les pratiquer religieusement (nul n’est parfait), sont autant de moteurs de pensées, de discussions et d’écritures ? Le sexe ? Faut-il que tout ce qui touche au sexe (oui, toucher) soit frappé du sceau du secret ? Et si on brûlait pour de bon ces idées qui sentent l’encens et goûtent le vin de messe ? Et pour la religion, en ces temps où les curés se bousculent au prétoire, si je reste modéré dans mon sermon, c’est bien par politesse envers toi qui ne partage peut-être pas mon incroyance. Donc, non, je n’ai pas de secret (mon code de carte bleue, peut-être ?) et oui, j’en suis triste parce que j’aurais bien aimé t’en avouer un ou deux anonymement. J’imagine que ça doit faire du bien.
Je te vois sourire, tu es en train de te dire que tu m’as découvert sans trop de difficultés, que ce texte est signé puisqu’il paraît dans le carnet de JLC. Sache que tu te trompes, que je lui ai demandé de le publier sous son nom après l’avoir menacé et qu’il a accepté spontanément. Il n’est pas être tranquille, ce type, il doit bien avoir deux ou trois cadavres cachés dans son grenier.

« Je suis le dieu tout-puissant dans l’air, sur la terre, dans la mer profonde et sur tout ce que l’abîme renferme en son gouffre épouvantable. » Miguel de Cervantès Saavedra, Don Quichotte de la Manche, Classiques Garnier, p.678. 

note du contributeur de ce blog : plutôt ampoulé et prétentieux, ce type sans secret…

#38
Je rêve souvent que je fais un discours. Avec éloquence. Discours syndical, oraison funèbre, réthorique antique, je parle. Moi qui, dans notre réalité et c’est drôle, bégaie à l’envi. Je ris, j’humorise. Je me bats peu, je ne rétablis pas l’ordre du monde. Je pétrie, juste, la matière du rêve. Je teinte ce qui illumine mon esprit. Pas de rouge, ni de bleu, ni de jaune, mais de cette couleur unique dont sont faits les arcs-en-ciel. La couleur dont sont faits les rêves.
« Il se faisait un vacarme effrayant, et non pas seulement le vacarme ordinaire des fêtes : le Château avait en effet distribué aux pompiers quelques trompettes d’un genre particulier dans lesquelles le moindre souffle – celui d’un enfant eût suffit – se transformait en rugissements d’une horrible férocité… » Franz Kafka, Le château, Folio, p.276.

#37
Pisser au soleil et péter dans le vent sont de liberté et d’anarchie les vérités premières. Tagué sur le mur du lycée devant lequel je passais tous les jours quand j’étais encore au collège. Une maxime qui a valeur de sentence dans la construction adolescente du soi. La lecture quotidienne et répétée de ce poncif libertaire a lustré mon esprit de révolte à la faveur de l’émulation hormonale de mon adolescence. Je rentrais chez moi gonflé de ce vent de liberté, prêt à affronter les flics que mai 68 avait laissé sur le bord de la route une dizaine d’années plus tôt, prêt à me battre avec la terre entière pour que mon échauffement d’adolescent devienne le cri de révolte du monde, prêt à en découdre avec ma mère quand elle me demandait si je voulais bien ranger ma chambre. Et puis un jour, un coup de peinture a tout effacé, mes hormones se sont mises en rang et, comme tout le monde, j’ai commencé à vieillir.
J’ai une main, elle a cinq doigts. En voici un, en voici deux… Je ne me souviens que du début de la comptine. Je me suis arrêté à deux doigts, je n’ai jamais présenté les autres doigts de ma main. Je crois plutôt que, dès mon plus jeune âge, j’ai compris que la suite n’avait pas beaucoup d’intérêt. Ma mémoire auditive n’a enregistré que ces quelques mots de ma mère, je me souviens mieux de son visage aimant lorsqu’elle faisait danser cette main mystérieuse.
And the lamb lies down on Broadway. Genesis, le groupe originel, a composé la bande son de mon adolescence et Peter Gabriel en a porté les paroles. Bizarrement, j’ai retrouvé ce sentiment surréaliste plusieurs années plus tard dans le musée consacré à  Salvador Dali à Figueras. J’ai mis longtemps à comprendre pourquoi, en le visitant, je chantais l’agneau qui s’est couché sur Broadway. It seems they cannot leave their dream, there’s something moving in the sidewalk steam.
Allon’zenfants de la patri-i-eu le jour de gloire est tarrivé. Jamais appris, toujours connu. Mieux qu’une prière, la plus forte relation que je connaisse d’un texte avec le sacré. Comme tous les enfants, j’ai essayé de comprendre la portée magique des paroles qui amidonnait mes compatriotes dans des reflets bleu-blanc-rouge. J’ai longtemps sondé l’âme de mon père pour percer ce mystère, jusqu’au jour où j’ai commencé à m’intéresser aux choses de la politique.
Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. L’incipit de L’étranger résonne encore en moi comme la gifle que j’ai reçue à sa première lecture il y a une vingtaine d’années. Je me souviens, j’avais refermé le livre instantanément. Sans vraiment savoir pourquoi, j’avais déjà lu des choses plus violentes, je ne nourrissais aucune originalité dans mes relations avec ma mère. Et pourtant, c’est bien elle qui me l’avait donnée, cette gifle.  

« Nous ne craignons pas la différence. Ce que nous craignons le plus, c’est de nous perdre dans la ressemblance. » Richard Powers, Le temps où nous chantions, 10/18, p.1045.

#36
Journal du lirécrire, mercredi 14 décembre. Me réveiller au matin, synthèse des idées de la nuit (beaucoup de choses la nuit, voir à la fin). Cuisine café pain, important, laisser mijoter le lirécrire, attendre que les rouages se mettent en place. Sur mon macbook, regarder les titres de la presse, facebook, mails, juste un survol. Pianoter, web-vagabondage. Ce matin, j’ai le temps, bosser à la maison, m’attarder sur le site d’« En attendant Nadeau » (j’aime). Lirécrire boulot, un article à rédiger, des infos à rechercher, des coups de fil à donner. Salle de bains, brosser les dents et les mots. Fraîcheur de vivre, comme y disaient. Lirécrire, ouvrir le fichier du (manu)tapuscrit sur l’ordi. Important, le document est là, témoin de mon quotidien, même si je le refermerai en fin de journée sans y avoir touché. Lirécrire Tiers-Livre, me gratter la tête pour extraire quelques idées, me pencher sur celles des autres. Lirécrire boulot, finir ce papier. Un bouquin de poésie sur l’étagère du salon, là où sont rangés tous les livres de poésie, un tour aux toilettes (le meilleur endroit pour lire de la poésie). Café, important. Lirécrire en faisant un tour de vélo avec le chien dans la colline, l’épuiser, me mettre les idées au clair. Douche, recouvrir d’eau la routine pour pouvoir repartir sans contrainte, hydrater la tête, aérer l’esprit. Manger frugalement. Café. Somnoler, lirécrire dans l’abstrait, important. Puis lirécrire pour de vrai jusqu’à épuisement en soirée. Finir vidé, lessivé. Me déconnecter, important. Dé-lirécrire. Remplir mes obligations d’être social, parler, discuter, échanger. Important. Aller marcher dans la nuit. Végéter en épluchant les légumes pour la soupe, mousser en buvant une bière. Ta journée ma chérie ? Lutter pour de pas m’endormir trop tôt. Lire un roman. Et puis moment important de ma journée de lirécrire, penser. Penser lecturécriture, penser à faire. Souvent, premier endormissement puis réveil nocturne. Le moment le plus créatif. Lirécrire à fond la caisse, dans le désordre. Jusqu’à ce que le sommeil, enfin, me gagne. Faudrait que j’écrive plus et que je rêvasse moins.
« Rêverie. Calme. Repos. C’est la paix. Non. Non. Non. Non. Non. Non. Non. Non. Non : C’est l’OR ! » Blaise Cendrars, L’or, Folio, p.77.

#35
Salgari est le nom que je cherchais Emilio Salgari je l’avais sur le bout de la langue depuis deux jours et je n’arrivais pas à l’en déloger jusqu’à ce que ce matin alors que je sortais tout juste de mon sommeil le nom s’affiche devant mes yeux en lettres clignotantes Emilio Salgari avec la jubilation libératoire de l’évidence post coïtale mais aussi l’avènement d’une nouvelle question venue titiller à son tour le bout de ma langue : mais pourquoi je cherchais ce nom ?
« Les poignets qu’il tendit aux menottes ce soir-là étaient aussi fermes que les jambes sur lesquelles il était campé lorsque les chaînes furent verrouillées aux fers de chevilles. » Toni Morrison, Beloved, Christian Bourgois éditeur, p.153.

#34
Des travaux de peinture dans mon couloir, une porte dégondée posée au fond contre le mur. Lors d’une nuit folle de fièvre covidesque, je la vois apparaître comme une nouvelle ouverture dans ma maison en feuilles. Excitation de partir aller sonder l’insondable, angoisse de me retrouver face au minotaure. Je saisis ma caméra et décide de n’en rien dire à mon épouse. Il me semble que j’entends des bruits. Je n’ai pas le souvenir d’avoir une cave. Je prends une aspirine.
« Est-il possible de concevoir cet endroit comme « non façonné » par les perceptions humaines ? » Mark Z. Danielewski, La maison des feuilles, Monsieur Toussaint Louverture, p.177.

#33
Arrêter le monde entre deux portes. Entre deux nuages, entre deux étoiles, entre deux regards. Expirer le tout, inspirer le vide. Respirer le rien. Une envolée sous la terre, un plongeon dans l’espace, une sensation sans corps. Un souffle sans vie, un rêve sans sommeil, un sourire sans visage. Vide de tout. Rien d’un instant. Le cosmos du minuscule, le détail de l’infini. Une pensée tout au plus. Une pensée blanche et nue qui papillonne et qui se pose devant moi.
« Il y a des choses comme ça, qui ne cessent pas de se raconter, le soleil par exemple, la couleur des vêtements, les gens assis autour de nous, le goût de ce que l’on boit, tout étant vu, goûté, entendu comme pour la première fois, un temps que pour une fois on aimerait ne pas perdre, un temps qui se met à passer au moment même où on aimerait qu’il ne passe pas. » Christian Gailly, Nuage rouge, les éditions de minuit, p.66.

#32
un souffle | je souris | juste un vent léger me caressant le visage sous les pins | une pensée qui me respire | je ferme les yeux et elle m’envahit | je souris | une froide fulgurance joue avec ma peau | coule dans mes veines | je souris | j’ouvre les yeux et elle s’envole | elle se pose sur l’arbre | j’entends le bruit du monde | une explosion détonne | je sors mes mains des poches | un rocher tombe sur moi | je ne bouge pas | une froide fulgurance | je souris
« Comme témoignage de la fin, il y aurait donc cette photo, prise pendant l’été 1918, que Marcel Antonetti s’est obstiné à regarder en vain toute sa vie pour y déchiffrer l’énigme de l’absence. » Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome, Actes Sud, p.11.

#31
Non, pas toi. Ne ferme pas les yeux, ne ferme pas ton coeur, ne ferme pas la porte ou alors sors avant. Sors, viens avec moi, j’ai plein d’histoires à te raconter. Des histoires de toi et de moi, de toi surtout. Je voulais juste te voir, te regarder faire. Te regarder vivre. Je lis dans tes yeux les fragments de l’absence et ça me fait peur. Reste là, ne pars pas, reste là, j’ai plein d’histoires à te raconter. Ne t’éteint pas, j’ai peur, tout a peur dans le noir.
« L’arbre, son coeur déchiré, commençait à geindre, à trembler comme ils font, avant la chute. » Pierre Bergounioux, Miette, Folio, p.103.

#30
Lila a douze ans et a failli être enlevée par un automobiliste conduisant un break gris immatriculé en Italie alors qu’elle rentrait du collège mercredi vers midi à Sospel dans les Alpes-Maritimes. Julie a vingt-cinq ans et a failli ne jamais voir le jour à cause d’un médecin accoucheur victime d’une crise d’épilepsie au volant de son coupé sport rouge. J’ai cinquante-neuf ans et je n’ai jamais failli rien du tout puisque ce qui se passe m’effleure sans jamais me toucher.
« Un coup de tonnerre assourdissant me fit croire que, courroucés par tant de fausseté, les Cieux m’avaient pris pour cible. » Connie Willis, Sans parler du chien, J’ai lu millénaires, p.363.

#29
Je savais qu’en me levant ce matin la douche allait être froide et que le fond de café déca n’allait pas le faire et que plus de pain et que pas assez d’essence pour aller direct au boulot et que mon chef allait me tomber sur le râble à cause de ce que je savais déjà hier et que j’avais fini trop tard pour me faire un ciné et que le foot à la télé ça me gonfle et que la douche était encore froide et que mon lit serait toujours froid. Mais ce fut une belle journée.
« Alors, c’est la rigolade : le vieux veilleur s’installe dans son fauteuil, le charron lui lie les jambes avec du fil de fer, mais légèrement, rapport aux varices du bonhomme, un autre fil pour les bras. » Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz, Folio, p.534.

#28
Le vieux crocodile gras et ronflant attend immobile sous mon bureau prêt à déchiqueter les lettres de la banque des impôts des factures qui glisseraient au sol mais un jour il s’emparera de mes pensées et il en fera de même et si ça se trouve il aimera ça et alors c’est moi qu’il dévorera en commençant par mes pieds jusqu’à me gober en entier et je deviendrai le vieux crocodile gras et ronflant couché sous un bureau prêt à dévorer les mauvaises pensées d’un autre.
« Face hargneuse de gargouille qui me provoquait dans la rue Saint-André-des-Arts au-dessus de notre gargotte et de ses hachis de boyaux. » James Joyce, Ulysse, Le livre de poche, p.191.

#27
Je est penché sur un ordinateur, je hésite, je pianote quelques touches. Je fait du vélo sans empressement, je est assis droit, je a l’air de rêver. Je boit un café, je regarde par la fenêtre, je est muet. Je est torse nu dans la salle d’examen, je s’allonge et disparaît dans un cercueil en métal, je passe une irm comme une carcasse de viande. Je téléphone, je questionne, rit, remercie. Je passe prendre deux baguettes, un paquet de riz et quelques poireaux. Je vais.
« On peut penser ce qu’on veut, ces choses là arrivent toujours en avant de soi et vous laissent toujours si loin en arrière. » Julio Cortázar, Façons de perdre, Apocalypse de Solentiname, in Nouvelles, histoires et autres contes, Quarto Gallimard, p.894.

#26
trop de flou | nuit insomnie douleur papiers administration douleur téléphone cauchemars douleur pluie plus de café plus de médocs | douleur | tristesse | trop de flou comme si je nageais sous l’eau | flouitude | sombritude sans soleil sans chaleur sans paroles sans couleurs | sans nettitude | fermeture de toutes les écoutilles me recroqueviller me fermer imperméabilité | plus de voix plus de pensées plus rien | le bout de mes doigts | pas plus | pas plus
« On dit que le feu continua à rugir pendant quatre jours, et que deux semaines plus tard, un nuage noir désignait encore les lieux du drame. » Amin Maalouf, Le rocher de Tanios, Le livre de poche, p.240.

#25
ma dent du fond — monument aux aliments morts perdu dans l’obscurité — dernière station nutricielle avant l’autoroute — condamnée à la seule lumière entre deux bouchées — ou pour un éclat — dont la seule preuve d’existence demeure la douleur — d’une carie de révolte — de la sagesse arrachée par confort — d’une inutilité engluée de salive — la dent qui baigne après les agapes — la dent qu’on garde envers et contre tout — snobée par la langue râpeuse — oubliée
« Les portes offrent un passage mais les fenêtres offrent une vision. » Mark Z. Danielewski, La maison des feuilles, Monsieur Toussaint Louverture, p.470.

#24
mal aux fesses, au dos, aux pieds | envie de me lever, de courir, de sauter | envie de pisser | des fourmis au bout des doigts des mains, des doigts des pieds, dans le cou | envie de me gratter la tête, le nez, le ventre | voile sombre | le boulot, la banque, le boulot | je me lâcherais bien sur un Sex Pistols | je lirais bien du Rimbaud | je dois vingt balles au voisin | merde j’ai sommeil à rien foutre assis ici comme un con | ne plus avoir envie | ne plus penser
« C’est le dimanche c’est la fin de l’après-midi c’est dans le désert c’est au milieu du mouvement des troupes des hélicos du boucan la nana de la CIA elle répond au téléphone elle est grave tendue encore plus grave que d’habitude fermée serrée comme un string elle dit trois mots elle raccroche elle vient vers eux le sourire vissé froid elle dit ça y est c’est pour ce soir les gars c’est pour ce soir… » Emmanuel Adely, La très bouleversante confession de l’homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté, éditions Inculte, p.32-33.

#23
Compter en fixant mon poêle à bois, en écoutant Leonard Cohen qui passe à la radio, en sentant mon pouls, en reniflant le poisson que j’ai mis au four, en me mouillant sous la pluie. Trois plus douze moins deux fois quatre fois vingt-huit. Et la virgule. Réciter pi et ses décimales avec un poème, que j’aime à faire apprendre un nombre utile aux sages immortel Archimède… Je compte plus, je récite. Je puissance les racines carrées multipliées en fractions d’inconnues.
« Trillian introduisit les chiffres. L’écran fit apparaître deux puissance l’infini moins un contre un (un nombre totalement irrationnel qui n’a qu’une simple valeur conventionnelle en physique de l’improbabilité). Zapho siffla doucement puis constata : – Ça fait plutôt bas. » Douglas Adams, Le guide du voyageur galactique H2G2 tome 1, Folio SF, p.136.

#22
Je l’ai disposé dans la petite cabane devant la médiathèque de La Penne sur Huveaune. Marcovaldo d’Italo Calvino, en 10/18. Parce que ce recueil de nouvelles est un livre d’extérieur, il n’a rien à faire à dormir dans une bibliothèque. Parce qu’il s’agit de rêves de nature et de campagne d’un manoeuvre enfermé dans la ville. Garder le livre emprisonné dans une bibliothèque serait le condamner à une plus lourde peine. Le livre est là, il respire. Il attend.
« Venant de loin, le vent apporte à la ville des cadeaux insolites que remarquent seuls des êtres sensibles, ainsi en est-il de ceux que le pollen de fleurs de contrées lointaines fait éternuer. » Italo Calvino, Marcovaldo, 10/18, p.7.

#21
Fêter le départ du soleil. Depuis ce jour, plus de soleil dans ma maison assise sur un flan nord de colline jusqu’à mi-janvier. Alors, prononcer ou écrire le mot soleil dans chacune de mes phrases. Appeler ma femme « soleil », parler de la météo avec l’épicier, facile. Par contre, éviter les discussions au boulot, pas envie de parler de soleil et ne pas répondre au téléphone. Sans soleil, remettre à demain la lettre à la banque. Demain, fêter l’ombre et oublier le soleil.
« Et comme un malheur n’arrive jamais seul, une dent commence à lui faire mal. » Ferenc Karinthy, Épépé, éditions Zulma, p.189.

#20
on marchait tous les deux l’un vers l’autre | on s’est vu, on s’est reconnu | on s’est arrêté près d’un banc | il a tendu sa main fermée vers moi, je l’ai regardé faire | j’ai ouvert ma main, elle a sorti la sienne de son manteau | il m’a tendu le petit sac en plastique, je lui ai montré quelques billets | elle a pris le sac au moment où je prenais l’argent | nos mains sont revenus dans nos poches | on s’est souri et on est reparti | d’où on venait
« Tout au long de l’opération il m’a regardé fixement, arborant cet air gauche et perplexe qu’adoptent souvent les chiens surpris dans l’accomplissement de leurs oeuvres. » Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, éditions de l’Olivier, p.107.

#19
Dialogues imprimés dans l’annuaire du commun. Le temps, la santé, la famille, c’est important la famille. Quelques légumes, des oranges, elles sont bonnes vas-y. Et comme plus de boulangerie dans le quartier, deux baguettes. Et comme pas de bar non plus, un café. Bureau de poste ? Rires. Le sans contact de la carte bleue fait bip. Pas vraiment sans contact. Et toi, Ramzy, c’est pour quand les vacances ? L’été, la Tunisie, la famille. Oui, je sais, c’est important.
« Il ne faut pas oublier qu’il y a des bouées de sauvetage qui flottent et des bouées de sauvetage qui coulent à pic vers le fond. » Roberto Bolaño, 2666, Folio, p.389.

#18
« Peut-être chaque soir acceptons-nous le risque de vivre, en dormant, des souffrances que nous considérons comme nulles et non avenues parce qu’elles seront ressenties au cours d’un sommeil que nous croyons sans conscience. En effet, ces soirs où je rentrais tard de la Raspelière, j’avais très sommeil. Mais dès que les froids vinrent je ne pouvais m’endormir tout de suite car le feu éclairait comme si on eût allumé une lampe. » 
Chanter la Traviata dans le décor d’un récif corallien à trente mètres de profondeur, danser une polka endiablée dans le désert, copier et lire Proust dans un avion survolant la Norvège. Chaque fois que je lis Proust, épisodiquement, j’ai la sensation de prendre un bain d’eau de mer. Je ne sais pas pourquoi, je suis immergé dans une étrange pesanteur et je garde la peau qui craquèle sous le sel de ses mots. Un bain marin dans le ciel à la lumière de Proust.

#17
Transformer la piscine du quartier en potager (profondeur intéressante, arrosage assuré, apprendre à cultiver plutôt qu’à nager), transformer le potager en piste de skate-board (garder la jeunesse à la campagne, savoir faire autre chose que planter des choux, s’engager dans la modernité), transformer la piste de skate-board en piscine du quartier (moins d’accidents, culte du corps bronzé et musclé, donner un emploi à mon cousin maître-nageur). Apprécier le changement.
«  Il y a trois ans, à la tombée de la nuit, un soir de printemps, alors que le ciel était du bleu d’un oeuf de rouge-gorge et que le vent avait la douceur d’un poussin du jour, j’étais assis sur la véranda de ma ferme dans l’est de l’Iowa quand une voix m’annonça très distinctement : Si tu le construis, il viendra. » William P. Kinsella, Shoeless Joe, Christian Bourgois éditeur, p.21.

#16
un grand imperméable kaki, celui de Colombo s’il avait été militaire | une paire de gants en laine multicolore pour peigner les arcs en ciel | des godillots pleins de boue qui tracent des lignes en pointillé sur la chaussée mouillée | un cache-cou illustré d’une tête de mort pour faire peur à la belle-mère | une lourde veste en laine défraichie étirée par son poids comme une serpillière | un bonnet tricoté avec pleins de schtroumpfs | un pansement sur un nez
« Dans l’arène, un homme coiffé d’un énorme sombrero hurlait pour obtenir le silence et, avec de grandes gesticulations, haranguait les spectateurs. » Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan, Le club français du livre, p.353.

#15
(en fond sonore, la chevauchée des Walkyries) À quelle heure on part Jeg skjønner ikke hva du sier Do you need more information Wir akzeptieren Bargeld, aber wir bevorzugen die Kreditkarte Cuanto es la entrada Non ho soldi En de toiletten waar zijn de toiletten Maman j’ai faim Gdzie jest mój portfel Nej jag är svensk Ngizwa ngifikelwa ubuthongo Vamos perder o trem (en fond sonore, toujours, La Chevauchée des Walkyries).
« Pendant ce temps, Bartleby siégeait dans son ermitage, oublieux de tout ce qui n’était pas sa propre tâche. » Herman Melville, Bartleby, Éditions Allia, p.31.

#14
paysage immobile | un type glisse sur une bande de passage piétons blanche et trempée | la sacoche en bandoulière part vers le haut | la main gauche vers le bas | la jambe droite à l’horizontale | puis la jambe gauche | la tête pique vers le sol | la main prend appui | et le corps à plat sur le bitume | un téléphone portable glisse sur la chaussée | et les lunettes | le sac qui n’est plus en bandoulière retombe | je rigole | il ne rigole pas | je ne rigole (presque) pas
« C’est ainsi que tout le monde vit M. Golouja sauter vigoureusement en arrière, tournoyer comme un acrobate puis, le corps tendu comme un arc, flotter dans le ciel comme si, en cet instant long et invraisemblable, il avait été surpris par quelque chose ou que, dans son désir de se moquer encore une fois des autres, il eût chercher un moyen de s’envoler. » Branimir Sćepanović, La mort de Monsieur Golouja, éditions L’âge d’homme, p.38-39.

#13
Deux regards qui se croisent. A-t-il compris ? Moi, les pieds dans la neige sur ce trottoir glissant dans la nuit tombante. Lui, assis derrière un immense pare-brise les mains posées sur le volant qu’il manie comme ma grand-mère remuait le pot-au-feu sur la gazinière de mon enfance. Je ne vois pas ses yeux perdus dans les reflets. Pourquoi est-ce que je ne lève pas la main pour lui demander de s’arrêter afin que je monte ? Et l’autobus qui avance toujours.
« J’ai marché dans le quartier et au bout d’un moment j’ai senti peser la tristesse d’autres dimanches, quand il fallait rentrer au pensionnat. » Patrick Modiano, Dora Bruder, Folio p.129.

#12
De ces jours raccourcis où la grisaille règne, à la même heure quand, dans l’été, les rires se jetaient à l’eau dans une Méditerranée surchauffée, de ces nuits à rallonges où les cauchemars se jouent en longs métrages, juste en dessous de la chaleur, juste au dessus de nos rêves dans le nord polaire, une aurore boréale rappelle que le noir de la nuit rassemble toutes les couleurs de nos espoirs. Même s’ils sont gris. 
« Pereira prétend que, cet après-midi là, le temps changea. » Antonio Tabucchi, Pereira prétend, Folio, p.16.

#11
Premières expériences d’écriture. Épistolaires. À l’âge de l’adolescence, écrire des lettres sans fin. Premières écritures pour premiers amours. Enflammées, les lettres, enflammés, les amours. Écrire des phrases sans fin pour des sentiments sans fin. Lettres envoyées, perdues, oubliées. Sans doute jetées dès la première lecture. Premières expériences d’écriture desquelles ne restent qu’un vague souvenir de chaleur adolescente. Et la magie découverte d’écrire des mots.
« Nous confondions tradition courtoise et collection Harlequin. » Emmanuelle Pireyre, Féerie générale, Points Seuil, p.112.

#10
Pendant que je dors, vole au-dessus de moi l’étrangeté d’un monde avec des sons et des  couleurs qui n’en sont pas. Pendant que je me réveille, je m’accroche au bastingage d’un bateau bringuebalé par d’énormes vagues. Pendant que je bois mon café, des parfums d’ailleurs emplissent ma cuisine. Pendant que je me brosse les dents, j’entends un goéland m’appeler à l’aventure. Pendant que je sardine-en-boîte dans le métro, tout ça disparaît lentement.
« Le yacht était vraiment beau, tout noir, et grand avec ça, on se demandait ce qu’il foutait sur un lac. » Romain Gary, Adieu Gary Cooper, Folio, p.113.

#09
ne pas m’attarder sur ces courriers de la banque qui débordent de ma boite à lettres et qui tuent en moi, une mauvaise nouvelle après l’autre, l’énergie vagabonde de mon insouciance | ne pas m’attarder sur l’insulte automobilistique, médaille du mépris anonyme décernée par décérébration passagère | ne pas m’attarder sur ces verres de pinard que j’avale comme du petit lait pour m’aider à ne pas m’attarder | ne pas m’attarder à penser que je suis toujours en retard
« Cette vie furtive et errante avait fait de lui un homme crapuleux et amoral. » Eduardo Mendoza, La ville des prodiges, Points seuil, p. 387.

#08
Vatanen Hal Incandeza Jim Hawkins Tomagra Akira Kumo Guy Courtois Georges Chave capitaine Radock Harry Trellman Budaï Onofre Bouvila Leopold Bloom Lenny Benno von Archimboldi Will Navidson Alonso Quichano Ben Sachs Joseph Jefferson Jackson Jack Torrance Pereira commissaire Sidel Henri Pollack Johann August Suter Dora Bruder Paul Hansen Franz Biberkopf Jean-Baptiste Grenouille Monsieur Goulouja Atticus Finch Allan Karlsson Geoffrey Firmin Bartleby
« Risquer ma vie était pour moi un aimable divertissement. » Henri-Frédéric Blanc, Le lapin exterminateur, Le serpent à plumes, p.47.

#07
que le yeux soulignés d’un mascara de Monoprix s’enflamment jusqu’à illuminer sur des pommettes saillantes quelques rougeurs vagabondes de vie et d’amour de passage | que la chevelure rousse sauvagement disposée enroule dans ses tourbillons un visage sec et anguleux jusqu’à la ligne droite d’un nez si légèrement aquilin | que la bouche pleine de rire éclaire de toutes ses dents du front jusqu’au corps en entier la légèreté d’une silhouette emplie de la joie simple d’être
« Donc, au bout d’un laps de temps indéterminé, la porte de la soute s’ouvrit, laissant couler sur le sol un rectangle net de lumière pâle. » Jean Echenoz, Cherokee, les éditions de minuit, p. 106.

#06
Personne d’autre que moi n’aurait remarqué le froissement des feuilles et le ballet des branches au lever du jour ce matin lorsque Gaïa a effleuré de son manteau nuageux la forêt sur la colline encore humide des larmes de la nuit où elle a tant pleuré que le chagrin a ridé sa peau emportant jusqu’à la mer la couleur de ses yeux pour se perdre dans le bleu profond d’un océan de tristesse que le soleil levant jamais ne pourra assécher.
« J’ai toujours été un peu sauvage, je ne me suis entendu avec personne de ma famille et presque tous sont morts avant moi. » Matéi Visniec, Le marchand de premières phrases, éditions Jacqueline Chambon, p.141.

#05
plafond cotonneux en teintes de blancs et de gris avec, à l’ouest, une timide touche de bleu clair dans un accroc du manteau | ciel blanc sale et immobile sans beaucoup de traces, quelques coups de pinceaux au-dessus de ma tête | plus de gris et moins de blanc, inerte, mort, de froid en larmes | ciel mal lavé, ciel de lundi | du coton jusque dans mes yeux, jusque dans ma tête | triste
Les hommes ne regardent les nuages que pour guetter la pluie, soit qu’ils l’attendent avec une impatience fébrile, soit qu’ils la redoutent comme une catastrophe.” Stéphane Audeguy, La théorie des nuages, Folio, p.49.

#04
Un râle. Pas même un mot, juste un bruit. Moi, assis sur le lit, en manque d’air, apeuré. Ce que je dis est pourtant clair, je ne comprends pas. Pourquoi ? Y-a-t-il quelqu’un dans ma chambre qui peut m’expliquer ? Pourquoi avez-vous éteint la musique ?
Nous n’en savions rien, des fourmis, quand nous sommes venus nous installer ici.” Italo Calvino, Aventures, Points Seuil, p.163.

#03
Odeur sauvage et instantanée. Au détour d’un chemin dans un sous-bois peuplé de chênes pubescents, cette odeur qui m’a pris par le nez, violente, et qui m’a relâché aussitôt. Surpris, j’ai repris la marche. Je n’aurais pas dû. Le sanglier était là, à m’observer, le renard m’appelait, l’ailleurs me criait de le rejoindre. Ou l’imprévu. Je n’aurais pas dû faire comme si de rien n’était. C’était peut-être tout.
La maison de rondins était pleine de fumée, ce qui nous assurait une sécurité relative“. Robert Louis Stevenson, L’Île au trésor, Le livre de poche, p.136.

#02
Un sentiment Une sensation Une odeur. De chien d’animal Sauvage, forte, musquée. Une odeur enveloppée d’une autre odeur. Une odeur de feu, de fumée de bois humide en train de brûler dans une cheminée. Et aussi, une odeur sucrée douce de cahiers, de crayons taillés, de colle blanche. Une odeur de rentrée scolaire de fin d’été d’automne. Une odeur oubliée de souvenirs d’enfance. Subtile Puissante et multicolore. Une odeur d’hier.
Ce matin, trois mois plus tard, avant d’être de nouveau convoqué, Hal avait trouvé que le cabinet du dentiste chez qui il était avait une étrange odeur capiteuse de propreté, l’équivalent olfactif de la lumière fluorescente.” David Foster Wallace, L’infinie comédie, Éditions de l’Olivier, p.721.

#01
Quatre heures du mat. Réveil nocturne, habituel. En sursaut. Je l’ai, je la tiens. C’est pas la première fois que l’idée, la belle idée, passe au-dessus de moi au moment où je me réveille au milieu de la nuit. Et que je l’attrape. J’allume la lumière, cherche mes lunettes, mon carnet sur la table de nuit, un crayon. Tombé, sous le lit. Je note l’idée lumineuse. Je souris, je suis heureux de l’avoir attrapée, celle-là. Le lendemain, je ne parviens pas à me relire.
Le soir même, Vatanen commença les cours de natation.” Arto Paasilinna, Le lièvre de Vatanen, Folio, p.105.

Nota : Petit plus de ce blog, chaque jour une phrase (tirée plus ou moins au hasard) piochée dans un livre (choisi plus ou moins au hasard) à la suite du texte. Ça devrait faire une belle fiction après quarante jours.

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

209 commentaires à propos de “carnets individuels | Jean-Luc Chovelon”

  1. ah oui, merci beaucoup, c’est très très étrange, ce monde de forêts et d’odeurs, les auteurs que j’adore, entre candeur et sarcasme, bien vu de partir d’une citation, à moins plutôt qu’elle survienne et se propage après l’envol du texte, après le premier saut
    cet espace d’étrangeté, c’est très attirant pour le lecteur

    • La phrase vient après. Je croyais par hasard, au gré d’une pioche dans ma bibliothèque, mais j’y crois de moins en moins. Je suis moi aussi saisi par cet espace d’étrangeté. Merci d’être passée par là Françoise.

  2. Je viens de parcourir tes 6 items
    et ce petit plus de “risque” qui oriente (forcément ou non, je ne sais pas…) ta proposition du jour…
    est ce que tu les puises dans tes carnets, ces citations, carnets exhumés ou te côtoyant depuis longtemps ? ou alors dans les livres qui t’accompagnent en ce moment ou simplement posés pas loin…

  3. deux mouvements de regards, deux mouvements de pensées deux gestes dans le même temps, et pourtant l’attente n’est pas satisfaite

    comme une impossibilité de faire ce qu’il faudrait alors qu’on sait ce qu’il faudrait faire, comme une paralysie

  4. Quel carnet de contient pas de citation?? C’est très juste, bravo. Une véritable polyphonie entre vos mots et ceux des autres. Merci aussi de nous mettre l’eau à la bouche.. J’ai très envie de découvrir l’auteur du ” lapin exterminateur”.. merci.

  5. Super la 17 ! Texte parlant qui indique le chemin, merci. Hâte d’être à demain pour creuser:remblayer ma piscine, ça a l’aire drôle à faire, tant mieux.
    Je n’avais pas encore repéré “la citation du jour”, les relire, en voir toute la richesse pour le carnet, (ce n’est pas mes habitudes, ces relevés, je suis volage en lecture)

  6. “Chaque fois que je lis Proust, épisodiquement, j’ai la sensation de prendre un bain d’eau de mer. […] et je garde la peau qui craquèle sous le sel de ses mots.” Très fort et très évocateur, même si ce n’est pas exactement la même sensation que je ressens.

  7. je suis immergé dans une étrange pesanteur et je garde la peau qui craquèle sous le sel de ses mots. Un bain marin dans le ciel à la lumière de Proust. ah oui alors! j’ai failli prendre Proust (la mort de la grand-mère ) et puis non mais si contente de le retrouver ici

    • À dire vrai, j’avais ce livre avec des extraits de Proust dans l’avion (non, je ne me balade pas avec la Recherche dans mon sac) et je trouvais ça curieux à la fois comme situation et comme sensation. Merci Catherine.

  8. #18 a inversé les rôles : citation avant. Mais quel panache
    #19 ne sais pas encore comment l’attaquer et je viens de prendre une leçon.
    Et 2666, souvenir : lu dévoré en huit jours. Il doit rester une trace de cette lecture sur la toile, ancien blog : l’escargot g@rpien.
    Merci pour cette madeleine proustienne matinale.

    • Je voudrais voir sur les 40 ce que pourrait donner l’enchainement des citations. Peut-être un matériau intéressant. Mais je sais pas non plus ce que ça entretient. Une lumière un peu décalée sur le texte en 480s pour le moment. Merci d’être passé.

  9. un vrai plaisir de te lire, je crois te l’avoir déjà dit.
    et chaque jour la citation comme une ouverture, un dialogue entre ton texte et elle, j’aime
    je lirai ta 23 quand il fera jour, au premier contact elle m’a paru compliquée !

  10. « Je puissance les racines carrées multipliées en fractions d’inconnues.« 
    Ça, c’est de la phrase qui m’emballe !
    Les autres sont aussi à tomber.
    Ce qui permet d’y voir un peu plus clair dans la consigns – rien compris hier soir mais je savais qu’on pouvait… compter sur toi 😉

  11. #24 ri parce que hier soir en me demandant comment j’allais pouvoir bricoler cette attente, ai pensé Mal aux fesses – bref, une attente impatiente d’avoir trop duré bien bien tendue/rendue (et la question durant lecture : quel sera l’extrait bonus choisi).
    Toujours un bonheur de te lire.

    • Je trouve l’écriture d’Emmanuel Adely dans la tête d’un marine assez remarquable. Jamais lu ça auparavant. Pas vu Zero Dark Thirty. Ce n’est pas que le sujet me passionne mais l’écriture de l’attente, de cette attente de débusquer une proie et de la tuer, me paraît vertigineuse.

    • C’est drôle, je me rappelle très vaguement d’une représentation de Fin de partie il y a plusieurs années dans un tout petit théâtre à Marseille, le théâtre de Lenche, et me vient à moi aussi le même goût d’inquiétude et d’absurde. Merci de ton passage Nathalie.

    • La phrase de Rimbaud a été usée par les philosophes et j’ai hésité à reprendre la structure. Mais après tout, je ne suis ni Rimbaud ni un philosophe. Merci g@rp, et arrête de piquer des livres dans ma bibliothèque.

  12. Très drôle ce vieux crocodile… et ce “Je est” recèle plein de pistes !
    J’aime aussi beaucoup la résonnance entre tes fragments et la phrase extraite chaque jour d’un livre, je ne sais pourquoi je trouve que cette résonnance s’amplifie au fur et à mesure

  13. Ah ce crocodile (c’est comme les dents) il fait un peu peur … c’est formidable ce qu’une journée peut-être belle malgré ou sans et pas … quelques fois quand tout fonctionne on reste à côté de Merci

  14. de retour pour lire tes dernières… comme à rebrousse poil
    étrange cette #27 avec l’utilisation du Je avec verbe à la 3ème personne, vraiment intéressant, associée à Cortazar
    ai aimé ce contraste de tout ce qui râle en toi dans la #29 et qui finit par te faire passer une belle journée !!

    (petite note : je m’aperçois qu’au fil du temps, je ne lis plus la citation choisie… que je recherche davantage tes mots à toi…)

    • Merci Françoise. La citation, c’est juste une expérience. Je la veux comme une illustration, capable d’amener quelque chose en plus au petit texte. Une sensation, un parfum. A priori, je ne suis pas friand de citations, c’est ça qui est drôle.

  15. N’ayant ni le temps ni peut-être la patience de lire tout de tous, je privilégie – mais pas que – ceux et celles qui m’ont honoré d’un petit tour sur mon propre carnet. C’est le jeu et le moins que je puisse faire en gage de remerciements. Et ma foi, je ne suis pas déçu ! J’y trouve ( dans vos textes) de quoi me nourrir pour la journée au moins et suis tenté de recopier bouts de textes et citations ( quelle trouvaille ! si simple que je n’y avais pas pensé) . Une citation par jour et quelle citation. Comme un éphéméride, mais si personnel.

  16. comme tu le soulignes même choix dans mon carnet du premier fait divers. mais toi tu en évoques un second. Et tu vas vas plus loin en terminant par une réflexion plus personnelle, du coup c’est plus intéressant.
    et ta citation qui ouvre l’horizon

  17. la caméra comme Ariane, c’est très joli (et peut-être bien complètement exact) – la phrase d’italique semble dissoute dans cette vision – un mouvement intérieur ? (je veux dire : d’habitude c’est l’inverse… ou alors il m’avait seulement semblé) – “soigne ta droite”, JLuc :°))

  18. Ciel, j’aurais du venir ici plus souvent, quelle intensité de lecture !!
    Ai juste déroulé la liste des 172 commentaires avant celui-ci, pour dire merci et bravo Jean-Luc…mais ils mériteraient aussi attention !
    tant de pensées ont surgi en lisant ce carnet que je ne sais plus quoi en dire sinon admiration et gratitude.
    Je n’ose pas dire vivement le jour 40, mais un peu quand même, ce sera d’une telle richesse… tout reprendre en publication papier ?
    En tout cas beaux rajouts à ma pile à lire que ces citations si synchrones avec les textes du carnet (le mien aussi).

    • Merci beaucoup Gwenn. Envie peut-être d’en faire un vrai carnet, avec des notes manuscrites, des ratures, des dessins au crayon gris. Un objet unique. Pour le plaisir. On devrait tous essayer un truc comme ça, je pense.

    • En lisant Françoise Renaud, m’aperçois que ce double est une façon de ne pas prendre la chose frontalement. Décalage, oui. Pas très courageux, je le revendique. Et si mon secret tenait justement dans cette approche du secret (un peu tordue comme pensée…) ?

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