# Le livre comme fiction 03 # Les petites histoires

Il était une fois de petites histoires de petites bibliothèques si démesurément petites nichées dans de si petits villages quelles en paraissent irréelles.

Il y a quarante ans, il n’existait pas encore de médiathèque au Merlerault. L’instituteur et l’institutrice en tenaient lieu, à leur manière. Un jeune charpentier avait assemblé, avec quatre planches et six clous, deux bibliothèques l’une pour les filles, l’autre pour les garçons, chacune dans son école respective. Les parents, heureux, curieux venaient de temps à autre fureter, demander si tel ou tel livre se trouvait en rayon. Les rayons, du reste, ne désemplissaient pas de livres pour enfants, d’aventures, de bandes dessinées, de livres de peinture, de travaux manuels. Quant aux adultes, ils n’avaient aucun lieu de lecture, d’échange, de dépôt de livres, nulle oasis de convivialité, hormis le bistrot ouvert sept jours sur sept, même en période de carême.

La directrice de la grande Poste, femme longiligne à tête de cheval et yeux mobiles surnommée « Du Pin » compliment ironique, le Haras du Pin est situé à quelques kilomètres du village, n’ouvrait que trois jours par semaine. Avec l’accord de sa hiérarchie, du maire et des élus, elle mit à disposition des citoyens un local de dix mètres carrés attenant aux bureaux postaux, fermé par une solide porte en fer. La lumière, venue d’un toit aménagé par des mains puissantes et sûres, inondait ce lieu d’une quiétude toute nouvelle. Quelques chaises, deux petites tables, l’une ronde, l’autre carrée, les étagères se remplirent vite de différents genres littéraires et voilà, ce qui avait semblé, aux yeux de certains, une absurdité devint une habitude.

Dans ce village où le taux d’illettrisme atteignait huit à dix pour cent, l’institutrice et l’instituteur lisaient à tour de rôle, une fois par semaine, le livre choisi à main levée par l’assemblée. Les questions pleuvaient. En été, le parvis était si vaste que tables et chaises s’y installaient pour quelques heures, l’après-midi jusqu’au souper. Ce petit village comptait d’un à trois pour cent d’analphabètes surtout des personnes ayant grandi dans des hameaux très isolés, ou ayant quitté l’école très tôt pour travailler aux champs. Ils venaient parfois, silencieux, écouter les histoires de ceux qui savent lire. Quelques années plus tard, l’annexe de la Poste se révéla trop étroite. Mais la mairie, elle, était extraordinairement grande et c’est là une drôle d’histoire. En 1944, lors de la Libération, les forces américaines progressaient dans l’Orne. Le Merlerault se trouvait sur un axe stratégique, et plusieurs communes du secteur furent touchées par des tirs d’artillerie. La Mairie fut totalement détruite. Les Américains, qui se sentaient une dette envers ce bourg qu’ils avaient en partie dévasté, tinrent à reconstruire la mairie avec leur vision démesurée pour un village calme et tranquille de l’Orne. Durant les élections les citoyens firent entendre leur voix, ce qui donna naissance à une médiathèque-bibliothèque ouverte à tous et à toutes y compris à ceux que les livres avaient longtemps regardés de loin. Pourtant traine dans le village un parfum de nostalgie de ce lieu si petit charge de richesses.

La perle du Limousin,

ce qui me frappe, c’est la luminosité de cet endroit, la plus petite bibliothèque de France blottie dans un village de moins de mille âmes, éclairée à la bougie et pourtant dépositaire de 1 800 livres. C’est la bibliothèque essentielle, réduite à la matrice où le livre retrouve sa nudité originelle.

Au 21e siècle la bibliothèque tend à devenir espace numérique, puis portail d’accès, mais il existe ce simple bâtiment de 9 m² sans courant électrique, obstiné, sûr et certain que le livre n’a besoin de rien d’autre que d’une flamme et d’un lecteur. C’est une résistance qui est une forme de courage, une persévérance discrète, tenace. Elle est créatrice. La bougie appelle le recueillement, elle crée une solitude obligée, cette obligation est habitée, hantée, elle est solitude sonore, révélation lumineuse, symphonie séculaire. Il est physiquement impossible de lire vite à la bougie, c’est là un acte de résistance. À l’heure des grands équipements culturels labellisés, des architectures spectaculaires cette ancienne porcherie de presbytère répond par le silence et la modestie. C’est la stratégie des gens ordinaires face aux tactiques multiformes, disparates, deshumanisantes des institutions. La petitesse comme condition de la profondeur.

Dans le combat, quels que soient les termes en lesquels on le pose, c’est l’accent personnel qu’y met le combattant. C’est à dire le style. Le style c’est aussi le torero. On torée comme on est. José Bergamín La solitude sonore du toreo.

A propos de Martine Lyne Clop

J'ai débuté ma vie professionnelle par l'obtention d'une licence en psycho-pédagogie en tant que professeure des écoles, mon mémoire portait sur le langage et la communication, très inspirée dans ma pratique pédagogique par Piaget et Montessori j'ai suivi des enfants autistes, trisomiques 21 ou enfants ayant des difficultés d'expression de langage. J'ai animé pendant sept ans des centres de vacances et de loisirs, accueillant pour la plupart des enfants orphelins issus de l'Aide Sociale à l'Enfance. Décidant de changer d'orientation professionnelle, j'ai présenté et réussi en continuité un DESS en droit privé, un master en systèmes de management de la qualité, une école d'ingénieurs - CESI – reconnue par la Conférences des Grandes Écoles où j'ai obtenu un master spécialisé en sécurité et risques industriels puis un master 2 en audit social et GRH tout en travaillant pour différentes entreprises. Lectrice assidue, intéressée malgré mon background scientifique par la transmission littéraire, je rencontre lors d'un atelier d'écriture Kossi Efoui, grand prix littéraire d'Afrique noire. Kossi Efoui me donne à lire puis à écrire, me fait découvrir ses textes incantatoires me prodigue conseils et soutien, m' encourage à publier La barbarie des exils Editions l'Harmattan Collection Amarante à compte d'Editeurs.

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