de petites bibliothèques
Il était une fois de petites histoires de petites bibliothèques si démesurément petites nichées dans de si petits villages quelles en paraissent irréelles.
Il y a soixante-dix ans, il n’existait pas de médiathèque bibliothèque au Merlerault. L’instituteur et l’institutrice en tenaient lieu, à leur manière. Un jeune charpentier avait assemblé, avec quatre planches et six clous, deux bibliothèques l’une pour les filles, l’autre pour les garçons, chacune dans son école respective. Les parents, heureux, curieux venaient de temps à autre fureter, demander si tel ou tel livre attendait d’être lu, les rayons ne désemplissaient pas de livres pour enfants, aventures, bandes dessinées, peinture, travaux manuels, flore et faune, histoire, contes et légendes, les adultes repartaient souvent frustrés, l’achat de livres était un luxe qu’ils ne pouvaient pas envisager, ils n’avaient aucun lieu de lecture, d’échange, de dépôt de livres, nulle oasis de convivialité, hormis le bistrot ouvert sept jours sur sept qui ne désemplissait pas dès cinq heures du matin pour le casse-croûte café calva, l’en-cas de dix heures, plus tard les plats du jour, en fin d’après-midi les tables sont prêtes pour les jeux de cartes, pas un seul livre même un guide touristique, seuls les journaux du département dont l’odeur âcre de l’encre s’évanouissait dans l’air et tachait les mains s’étalaient sur le comptoir, la directrice de la grande Poste, femme longiligne à tête de cheval et yeux mobiles surnommée « Du Pin » compliment ironique, le Haras du Pin situé à quelques kilomètres du village élevait des sementals, ouvrait son officine trois jours par semaine cette poste possédait un réduit sale et inaccueillant, il suffisait de bras pour la rénover, après de longues discussions avec sa hiérarchie, le maire, les élus, elle obtint d’ouvrir ce local de dix mètres carrés attenant au bureau postal, fermé par une solide porte en fer, désormais flambant neuf mis à la disposition des Merleraultais, la lumière, venue du toit aménagé par des mains puissantes et sûres, inondait ce lieu d’une quiétude toute nouvelle, quelques chaises, deux petites tables, l’une ronde, l’autre carrée, les étagères se remplirent vite de différents genres littéraires et voilà, ce qui avait semblé, aux yeux de certains, une utopie, une absurdité devint une habitude. A dessus de la porte d’entrée, une planche de bois sculptée d’un mètre sur 30 cm indiquait Bibliothèque pour adultes du Merlerault,
une astuce attira ceux qui restaient sur le pas de porte sans oser franchir la séparation invisible d’avec les autres, ceux qui savent, l’institutrice et l’instituteur décident de lire à haute voix à tour de rôle, une fois par semaine, un livre choisi à main levée par l’assemblée. Les questions pleuvent. En été, le parvis est si vaste que tables et chaises s’y installent pour quelques heures l’après-midi jusqu’au souper. Les trois pour cent d’analphabètes, sortis très tôt du système scolaire pour travailler aux champs, ayant grandi dans des fermes ou lieux très isolés, venaient parfois, silencieux, écouter les histoires, sourires satisfaits, yeux pétillants. Quelques années plus tard, l’annexe de la Poste se révéla trop étroite, le village avait pris de l’ampleur, mais la mairie était extraordinairement grande, c’est là une drôle d’histoire répétée de génération en génération, ici l’oral remplace l’écrit. En 1944, lors de la Libération, les forces américaines progressaient dans l’Orne, Le Merlerault est sur un axe stratégique, plusieurs communes du secteur furent touchées par des tirs d’artillerie et des explosions malencontreuses. La mairie fut totalement détruite, les Américains, se sentant en dette, reconstruiront la mairie à leur image, démesurée pour un si petit village calme et tranquille de l’Orne. Des années plus tard, les citoyens firent entendre leur voix, une médiathèque-bibliothèque vit le jour, ouverte à tous et à toutes y compris à ceux qui avaient longtemps regardé les livres de loin. Pourtant, traîne dans le village un parfum de nostalgie de ce lieu si petit chargé de richesses, de proximité, de convivialité, de partage désormais fermé.
La perle du Limousin
,ce qui me frappe, c’est la luminosité de cet endroit, la plus petite bibliothèque de France blottie dans un village de moins de mille âmes, éclairée à la bougie et pourtant dépositaire de 1 800 livres. C’est la bibliothèque essentielle, réduite à la matrice où le livre retrouve sa nudité originelle. Au 21e siècle où les bibliothèques tendent à devenir espace numérique et portail d’accès, il existe un simple bâtiment de 9 m² sans courant électrique, obstiné, sûr et certain que le livre n’a besoin de rien d’autre que d’une flamme et d’un lecteur. C’est une résistance qui est une forme de courage, une persévérance discrète, tenace. Elle est exemplaire. La bougie appelle le recueillement, elle crée une solitude obligée, cette obligation est habitée, hantée, elle est solitude sonore, révélation lumineuse, symphonie séculaire. Il est physiquement impossible de lire vite à la bougie, c’est là un acte de foi, un recueillement spirituel. À l’heure des grands équipements culturels labellisés, des architectures spectaculaires cette ancienne porcherie de presbytère répond par le silence et la modestie. C’est la stratégie des gens ordinaires face aux tactiques multiformes, disparates, déshumanisantes des institutions. La petitesse comme condition de la profondeur.
Mithra
Peut-être aurez-vous le privilège de rencontrer un jour ou une nuit cette bibliothèque rare, réservée, à part dans un petit village perdu au fond de l’Andalousie. Ce lieu tellurique a une histoire, il rendait, il y a des siècles l’un des cultes les plus mystérieux, puissants, fascinants de tout l’Empire romain, un culte secret, initiatique, réservé aux hommes, aux guerriers dans un mithréum, une salle secrète au fond de souterrains étroits, voûtés, éclairés par des lampes, décorés de fresques et de reliefs organisés autour d’un autel représentant Mithra agenouillé sur le taureau qu’il égorge, son culte celui du sacrificateur penché sur sa proie est réservé aux hommes dont les valeurs prouvées expriment le courage, la maîtrise de soi, la victoire sur la peur, la discipline, le rapport sacré au sang, la totale loyauté, ils sont liés par une fraternité obscure et lumineuse.
Quel rapport avec le livre, la lecture, la bibliothèque ?
Sous l’arène, un arc est creusé, petit espace conçu pour cinq hommes. Le sol, le même, l’identique est toujours en terre battue rouge, pour rappeler que tout vient du sang et de la poussière, les murs sont des blocs massifs sans mortier visible, comme si la roche avait accouché en un seul mouvement de ce lieu inquiétant, sur les côtés, des étagères de pierre, lourdes, immobiles, destinées à supporter le poids des siècles, cachent les livres, récits, techniques, secrets, ratés, victoires, blessures, amour, chants, poèmes, l’entièreté de l’art tauromachique, comme si une prière en émanait, comme s’ils demandaient à être sanctifiés, comme si ces mille livres, eux seuls, étaient façonnés par le corps, la chaire, le cœur des toreros.
Y a-t-il des lecteurs ?
Les toreros initiés depuis leur alternative de novilleros viennent chaque semaine ou durant la période des corridas avant leur faena avec leurs hommes, ceux sur lesquels ils comptent. C’est un rituel. On m’a dit que des invisibles prennent soin des livres, les cirent, les changent de place, les remettent en état, on dit invisible parce que personne n’a pu les voir. Comment nommer un visage absent ? Curieusement, ce qui est dans le réel une cave, par essence humide, n’est ici ni trop humide ni trop sèche, elle permet naturellement la conservation de ce trésor. Le lieu a subi quelques transformations, la sculpture de Mithra s’est estompée avant de disparaître totalement, pour laisser place à Nuestra Señora de la Esperanza, aux larmes de cristal et à l’expression d’une douleur sublime. Les cinq chaises et prie Dieu sont chaque jour en attente. Les novilleros, avant de prendre leur alternative, descendent plusieurs fois, seuls ou avec leur maître, pour lire les mémoires, les techniques des anciens toreros, s’imprégner de l’art du toreo par la musique des phrases, sentir dans leur chair cet instant mystique, magique, où l’homme et le taureau ne font qu’un face à la mort. Rester en alerte, à l’écoute de tous les sons de ce lieu tellurique, s’unir à lui, mêler leurs larmes à celles de La Virgen de la Esperanza, comme leurs aînés perpétuer la grâce du pardon et du remerciement quand le torero sort par la grande porte ; celui de la peine, du recueillement, quand un univers s’effondre. Le torero et sa cuadrilla ouvrent des livres rangés par ordre alphabétique, à l’exception de ceux en arabe, en berbère, en hébreu. On dit, la Vierge pleure quand un torero tombe, meurt au combat.
Dans le combat, quels que soient les termes en lesquels on le pose, c’est l’accent personnel qu’y met le combattant. C’est à dire le style. Le style c’est aussi le torero. On torée comme on est. José Bergamín La solitude sonore du toreo. Editions Verdier Poche 1981