Quelques rues en pente sous le soleil blanc, et tout là-haut l’église qui tient le village immobile dans le vent. Là une librairie occupe plusieurs maisons étroites prises entre deux rues qui se croisent en pointe, une fente dans la pierre pour y glisser des livres. On y entre sans bien comprendre où commence la librairie. Une porte ouverte sur une salle basse mène à un escalier de bois. L’escalier débouche sur une autre pièce, puis sur un couloir, puis sur un second escalier qui paraît revenir exactement à l’endroit que l’on vient de quitter. Certains visiteurs soutiennent qu’il est impossible d’y suivre un trajet logique. D’autres prétendent au contraire que le lieu obéit à une organisation rigoureuse dont les libraires possèdent la clef.
Ces bâtisses enchevêtrées donnent sur la place Saint-Just. À quelques mètres du glacier Scaramouche, des tables métalliques accueillent aux beaux jours des familles, des cyclistes couverts de poussière blanche et des lecteurs qui tiennent d’une main un livre ouvert pendant que l’autre retient un cornet qui fond trop vite. Les habitants du village savent reconnaître ceux qui viennent de la librairie : ils marchent plus lentement en descendant des escaliers qui continueraient à se déployer sous leurs pas, longtemps après en être sortis.
Ce qui frappe tout d’abord ce n’est pas la quantité de livres mais l’impression qu’ils ont absorbé les murs, et les plafonds ploient sous leur poids. Certaines pièces ressemblent moins à des rayonnages qu’à des réserves oubliées après une inondation ancienne. Ça monte jusqu’aux poutres, déborde sur les marches, s’empile sous les fenêtres étroites où entre une lumière jaune en fin d’après-midi même au cœur de l’hiver.
On s’y assoit partout : sur des chaises dépareillées, des bancs de bois, des marches et parfois directement parterre. Le lieu semble avoir été conçu pour fatiguer les jambes et convaincre les visiteurs de rester. On y voit souvent des inconnus immobiles depuis une heure, un livre ouvert sur les genoux, aucun libraire ne les dérange. Cette tolérance a longtemps alimenté une rumeur selon laquelle la librairie gagnerait davantage d’argent avec les gens qui ne lisent pas qu’avec les acheteurs véritables.
Les libraires parlent peu, apparaissent et disparaissent dans les étages avec une discrétion de gardiens de phare. Lorsqu’un client cherche un ouvrage précis, ils ne consultent pas souvent l’ordinateur, lèvent la tête, ferment les yeux quelques secondes en respirant, puis désignent l’escalier – deuxième étage, salle du fond à gauche des livres de botanique. Il arrive que le livre s’y trouve et aussi qu’il n’y soit pas.
Les plus anciens habitants affirment que la librairie a commencé à changer au moment où ses propriétaires ont voulu lutter avec les grandes plateformes de ventes en ligne. A l’entrée du village dans ce que certains appelaient déjà la banlieue, un vaste entrepôt devait accueillir plus d’un million de livres. On racontait qu’un système mécanique permettrait bientôt d’expédier des ouvrages dans le monde entier depuis ce village provençal où les rues deviennent désertes après dix-neuf heures. Pendant plusieurs années des camions sont montés jusqu’au plateau avec des matériaux, des poutres métalliques et des palettes. Les habitants regardaient ce chantier avec une méfiance silencieuse, ils ne croyaient pas aux grandes promesses et disaient que les livres supportent mal les bâtiments trop vastes.
Ce projet devait permettre de rivaliser avec amazone, mot qui circulait dans les cafés avec une sorte de gêne, un animal gigantesque aperçu très loin dans une forêt.
L’entrepôt fut construit, puis aussitôt déserté.
Les ventes sur internet ne vinrent jamais, Les rayonnages restèrent vides, cathédrale logistique pour accueillir une foule invisible.
La librairie faillit disparaître… Les habitants se mirent à en parler comme d’une personne malade, on en demandait des nouvelles à la boulangerie ou au marché comme on s’enquiert de l’état d’un voisin hospitalisé.
Puis l’entrepôt fut abandonné pour être plus tard transformé en chocolaterie. Une humiliation pour certains, d’autres soutenant qu’il existe une logique secrète entre le chocolat et les livres ; deux matières fragiles qui craignent la chaleur.
Depuis cet épisode, la librairie semble avoir renoncé à toute ambition de conquête. Restée en elle-même, ses escaliers, ses pièces étroites et son désordre vertical. Les libraires parlent parfois de l’ancien projet avec politesse, comme d’un parent devenu fou autrefois. La force du lieu : l’accueil physique, le conseil et les rencontres culturelles dont un festival organisé chaque année au mois de mai.
Cette librairie présente une particularité, les gens y perdent fréquemment la notion du temps. On peut y entrer avant le déjeuner et en sortir quand les cloches de l’église annoncent la fermeture des commerces. Pourtant quand le soir tombe et que les vitrines commencent à refléter les façades du village, les pièces s’assombrissent une à une et les escaliers prennent l’apparence de couloirs de navire.