Le lutrin

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Tige de fer couronnée d’une lyre, le lutrin a besoin d’aide pour sa gymnastique. D’abord les oreilles en haut et on les rabaisse, les grandes puis les petites. Si on sait s’y prendre, le lutrin devient support. Si on ne sait pas, le lutrin coincé rouille. Ce lutrin-là est un lutrin solide. Il a porté la Klosé, supporté les couinements, les grincements, les sifflements. Il a préféré Ballade à Ophélie. Pourquoi faut-il toujours donner aux objets des sentiments humains ? Le lutrin : l’homme debout de Giacometti, mais qui ne marche pas. D’autres disent pupitre, mais le pupitre est en bois, il est rempli de cahiers, il sent bon l’encre des écoles communales de jadis. Plus austère, le lutrin, gris, froid, est au service d’une seule feuille. Parfois si petit : plié en huit, un second lutrin, qui porte mon nom. Un lutrin est-ce que ça aime la musique ?

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Tige de fer couronnée d’une lyre, le lutrin est une fleur sans pétales. Ses pétales, c’est la musique qu’il permet. Une fleur de son, volontairement sobre, terne, rachitique, au service d’une beauté dont il n’est que le page. Il a besoin d’aide pour sa gymnastique, le lutrin. D’abord les oreilles en haut et on les rabaisse, les grandes puis les petites. Si on sait s’y prendre, le lutrin devient support. Si on ne sait pas, le lutrin coincé rouille. Qu’y a-t-il de plus triste qu’un lutrin à l’abandon ? Le revoilà ferraille, piteux objet sans raison d’être, inutile machin brinquebalant, fragile éclopé chavire sur ses trois pattes cassées. Ce lutrin-là est un lutrin solide. Il a porté la Klosé, supporté les couinements, les grincements, les sifflements. C’est un lutrin de clarinettiste. Il a beaucoup souffert. Il fait partie de l’élite des lutrins, avec le lutrin de violoniste. Le lutrin de tromboniste est plus à l’aise : son instrument lui ressemble. Parfois le lutrin de tromboniste espère que le musicien se trompe, que le lutrin devienne trombone et le trombone lutrin. Jamais un lutrin ne se rêve clarinette ni violon. Trop d’écart, trop de dissemblance, trop de dissonance. À la Klosé, ce lutrin-ci a préféré Ballade à Ophélie. Un l ou deux à ballade ? Le lutrin, toujours debout rêve de marcher. Pourquoi faut-il toujours donner aux objets des sentiments humains ? Reprise du thème rebattu : objets inanimés, avez-vous donc une âme ? L’objet comme reflet du sujet, impossibilité d’atteindre l’objet sans s’y projeter, sans lui donner vie : le lutrin est un ami pour le solitaire. Le lutrin : l’homme debout de Giacometti, mais qui ne marche pas. D’autres disent pupitre, mais le pupitre est en bois, il est rempli de cahiers bleus, il sent bon l’encre des écoles communales de jadis et la chaleur des cancres à côté du radiateur. Plus austère, le lutrin, gris, froid, est au service d’une seule feuille. À l’origine, il est religieux, le lutrin. La Klosé, c’est la bible du clarinettiste. Le lutrin, c’est du profane au service du sacré. Le grand Boileau lui-même en fit un poème épicomique que nous n’avons pas le courage de lire. Lire, c’est aussi cela l’origine du lutrin. On posait le livre sur le lutrin pour proférer les mots sacrés. La musique aussi, c’est du sacré que l’on profère. Le lutrin est aussi servant de messe. Parfois si petit : plié en huit, un second lutrin, qui porte mon nom. Comme un miroir. Que reflète-t-il, mon lutrin ? Un reflet de sons, qu’est-ce c’est ? Il s’agit pour l’esclave qu’est le lutrin de se rendre invisible parce que ce qui compte, ce n’est pas ce que l’on voit, mais ce que l’on entend. L’idéal du lutrin, c’est l’effacement. Quand on n’a plus besoin de lui, on joue, on lit, on chante par cœur. Cela veut-il dire que le lutrin n’a pas de cœur ? Cela le renvoie-t-il à sa condition première de mécanisme de ferraille soumis à la manipulation d’un expert ? Le lutrin est modeste. Il sait – ou il sent – qu’il y a plus essentiel que lui. Pourtant, sans lutrin, il n’y a pas de musique. Un lutrin, est-ce que ça aime la musique ?

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Tige de fer couronnée d’une lyre, le lutrin est une fleur sans pétales. Ses pétales, c’est la musique qu’il permet. Une fleur de son, volontairement sobre, terne, rachitique, au service d’une beauté dont il n’est que le page. Une fleur de rhétorique : décrire l’objet, c’est déjà le comparer, le désindividualiser, le détruire. Le lutrin devenu mots se pare de davantage de babioles qu’il ne le devrait. Il s’agira, au moment de le dire pour de bon, d’ôter tout ce gras que j’y ajoute, de retrouver dans la langue la maigreur de l’objet, sa simplicité, ses angles droits. Il a besoin d’aide pour sa gymnastique, le lutrin. D’abord les oreilles en haut et on les rabaisse, les grandes puis les petites. Si on sait s’y prendre, le lutrin devient support. Si on ne sait pas, le lutrin coincé rouille. Qu’y a-t-il de plus triste qu’un lutrin à l’abandon ? Le revoilà ferraille, piteux objet sans raison d’être, inutile machin brinquebalant, fragile éclopé qui ne tient plus sur ses trois pattes. Et revoilà l’humain dans l’objet, comme si le lutrin, dès qu’il devient mots, ne pouvait pas rester lutrin, support à partitions, mécanique ingénieuse de métal assemblé. J’écris le lutrin pour le transformer en humain, en ami peut-être, en lutin. Le lutrin serait un grand lutin filiforme qui m’aide à trouver les sons justes. Ce lutrin-là est un lutrin solide. Il a porté la Klosé, supporté les couinements, les grincements, les sifflements. C’est un lutrin de clarinettiste. C’est mon lutrin. Est-ce que j’écrirais autrement s’il s’agissait du lutrin d’un autre ? Il a beaucoup souffert. Ou est-ce moi qui ai souffert et qui me décharge de ma souffrance en la lui refourguant à bon compte ? Il fait partie de l’élite des lutrins, avec le lutrin de violoniste. Le lutrin de ma voisine, voilà à qui – au lutrin ou à la voisine ? – je pensais. Il y avait en ce temps-là une lutte à qui profèrerait la musique la plus pénible, le son le plus grinçant, la note la plus fausse. À ce jeu-là – il n’y en eu jamais d’autre entre ma voisine et moi –, le violon et la clarinette sont ex aequo. Le lutrin de tromboniste est plus à l’aise. Son instrument lui ressemble. Et le musicien souvent aussi. Le lutrin de tromboniste, c’est celui de mon frère, c’est un lutrin déplié vers le ciel, un lutrin géant. Le lutrin de mon frère est un lutrin de professionnel, le mien n’est qu’un lutrin d’amateur. Y a-t-il une hiérarchie, une aristocratie des lutrins ? Il faudrait l’écrire ici, cette hiérarchie, mais ce texte, de quoi parle-t-il, du lutrin en général ou uniquement de mon lutrin de clarinettiste amateur ? Parfois le lutrin de tromboniste espère que le musicien se trompe, que le lutrin devienne trombone et le trombone lutrin. Jamais un lutrin ne se rêve clarinette ni violon. Trop d’écart, trop de dissemblance, trop de dissonance. À la Klosé, ce lutrin a préféré Ballade à Ophélie. Un l ou deux à ballade ? Faut-il chercher dans le dictionnaire ou laisser la faute en guise de trace de mes hésitations ? Le lutrin, toujours debout, rêve de marcher. Pourquoi faut-il toujours donner aux objets des sentiments humains ? Peut-être précisément parce que je suis en train d’écrire à partir de l’objet, peut-être parce qu’écrire c’est précisément partir de l’objet, le quitter en tant qu’objet pour en faire un reflet du sujet : je est le lutrin, dirait le poète, ou peut-être le lutrin est-il je ? Reprise du thème rebattu : objets inanimés, avez-vous donc une âme ? L’objet comme reflet du sujet, impossibilité d’atteindre l’objet sans s’y projeter, sans lui donner vie : le lutrin est un ami pour le solitaire. Le lutrin : l’homme debout de Giacometti, mais qui ne marche pas. D’autres disent pupitre, mais le pupitre est en bois, il est rempli de cahiers, il sent bon l’encre des écoles communales de jadis et la chaleur des cancres à côté du radiateur. Le radiateur : voilà un objet à retenir, voilà un mot qui mériterait d’être aussi trituré que ce lutrin qui plie sous cette logorrhée qui devra dès la prochaine prise d’écriture élaguer, couper, choisir ce qui, dans toutes idées qui m’assaillent en vrac, en vaut la peine. Plus austère que le pupitre, le lutrin, gris, froid, est au service d’une seule feuille. À l’origine, il est religieux, le lutrin. La Klosé, c’est la bible du clarinettiste. Le lutrin, c’est du profane au service du sacré. Le grand Boileau lui-même en fit un poème épicomique que nous n’avons pas le courage de lire, cette remarque n’étant due qu’à la lecture du dictionnaire, Boileau ne nous inspirant strictement rien, sinon des relents de poussière. Lire, c’est aussi cela l’origine du lutrin. On posait le livre sur le lutrin pour proférer les mots sacrés. La musique aussi, c’est du sacré que l’on profère. Le lutrin est aussi servant de messe. Si je voulais lui rendre justice, je devrais dans ce texte me faire moi-même le servant du lutrin mais c’est le lutrin qui me sert à écrire, c’est moi qui me sers du lutrin pour écrire, alors qu’il faudrait – il faudra – que je trouve le moyen de disparaître devant l’objet lutrin enfin mis en lumière. Parfois si petit : plié en huit, un second lutrin, qui porte mon nom. Ou alors c’est moi qui porte le nom du lutrin. Comme un miroir. Que reflète-t-il, mon lutrin ? Un reflet de sons, qu’est-ce c’est ? Il s’agit pour l’esclave qu’est le lutrin de se rendre invisible parce que ce qui compte, ce n’est pas ce que l’on voit, mais ce que l’on entend. L’idéal du lutrin, c’est l’effacement. Mais dans ce cas-là, à quoi bon écrire à propos du lutrin ? Tous ces mots accumulés sont-ils vains ? N’auront-ils d’intérêt que quand ils seront effacés au profit de leur musique ? Il faudrait trouver des mots-lutrins, des mots de rien qui permettent de dire quelque chose de plus essentiel qu’eux. Quand on n’a plus besoin du lutrin, on joue, on lit, on chante par cœur. Cela veut-il dire que le lutrin n’a pas de cœur ? Cela le renvoie-t-il à sa condition première de mécanisme de ferraille soumis à la manipulation d’un expert ? Le lutrin est modeste. Il sait – ou il sent – qu’il y a plus essentiel que lui. Pourtant, sans lutrin, il n’y a pas de musique. Un lutrin, est-ce que ça aime la musique ?

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Tige à tête de lyre, fleur de son sobre et rachitique, sans pétales sinon de musique, le lutrin est le page d’une autre beauté s’enrobant à travers ses angles droits ; gymnaste aux oreilles de fer, puis rouillé, puis abandonné, le revoilà triste ferraille, inutile machin brinquebalant, fragile éclopé sur ses trois pattes cassées, humain trop humain, ami mécanique du musicien solitaire, grand lutin filiforme et serviable. Lutrin de Klosé, solide lutrin de clarinettiste, celui-ci a tout supporté, couinements, grincements, sifflements ; lutrin de violoniste, voisin dans la douleur, celui-là aussi joua le pénible et le faux ; lutrin de tromboniste, frère déplié vers le ciel, lutrin à l’aise, lutrin facile, cet autre se prit à rêver d’être lui-même l’instrument. Lutrin-trombone mais point lutrin-clarinette : dissemblance. Ballade ou balade ? Souvenir d’Ophélie, promenade impossible des objets inanimés, l’homme qui marche ne marche pas. Pupitre ? Le lutrin reste sans bois, sans encre, sans radiateur. L’austère lutrin gris et froid sert la messe. Klosé, c’est la bible sous qui le lutrin plie mais ne rompt pas. Lutrin-roseau parfois si petit, si esclave, si effacé qu’il ne reste de lui que des reflets de sons. Modeste mécanique disparue quand c’est le cœur qui chante, le lutrin revient sans cesse à sa condition de ferraille pour laisser seule vibrer la musique. Un lutrin, est-ce que ça aime la musique ?

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Tige à tête de lyre, fleur de son sobre et rachitique, le lutrin sans pétales sinon de musique est le page d’une autre beauté – fugitive – s’enrobant au travers de ses angles droits ; gymnaste aux oreilles de fer sous les doigts de l’expert, puis fané, puis rouillé, puis abandonné, le revoilà triste ferraille, inutile machin brinquebalant, fragile éclopé sur ses trois pattes cassées, humain trop humain, ami mécanique que le musicien délaisse, grand lutin filiforme et serviable qu’on a mis au chômage. Mais lutrin de Klosé, solide lutrin de clarinettiste, celui-ci a supporté couinements, grincements, sifflements ; mais lutrin de violoniste, son voisin dans la douleur, celui-là joua le pénible et le faux ; mais lutrin de tromboniste, le grand frère déplié vers le ciel, le lutrin à l’aise, le lutrin facile, cet autre lutrin se prit à rêver d’être lui-même l’instrument de son miroir. Il existe des lutrins-trombones mais point de lutrins-clarinettes : dissemblance de forme et de matière. Ballade ou balade ? Souvenir d’Ophélie, promenade impossible et nécessaire des objets inanimés qui n’ont pas d’âme : l’homme qui marche n’a jamais marché. Pupitre ? Le lutrin reste sans bois, sans encre, sans radiateur. Né pour les églises, il a courbé l’école. L’austère lutrin gris et froid sert la messe : Klosé, c’est la bible sous qui le lutrin plie mais ne rompt pas. Lutrin-roseau si petit, si esclave, si effacé qu’il ne reste de sa fleur figée que des reflets de sons disparus. Modeste mécanique quand c’est le cœur qui chante, le lutrin revient sans cesse à sa condition de ferraille pour laisser seule vibrer la musique. Un lutrin, est-ce que ça aime la musique ? Je me tiens debout devant lui, je lui joue une mélodie, je m’applique, je raffine, il ne bronche pas. Le lutrin est désespérant. Il n’aime pas la musique.

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A propos de Vincent Francey

Enseignant, chanteur et clarinettiste amateur, je vis à Fribourg, en Suisse, et suis passionné de lecture et d'écriture depuis toujours, notamment via mon blog www.lie-tes-ratures.com

2 commentaires à propos de “Le lutrin”

  1. « fleur de son sobre et rachitique »,
    aime tout et le rythme (ça tombe bien) mais cela me ravit