Noir et sang

Tôt le matin, c’est de la sciure qui était éparpillée sur les petits carreaux noirs, un peu comme les carreaux de faïence qu’on voit dans les piscines. C’était pas une piscine la petite boucherie de mon père. mais c’était bien des petits carreaux noirs, sur toute la surface de sa boutique. Je vois ses chaussures au pied de son billot, des Paraboot aux épaisses semelles, jamais cirées, c’était pas nécessaires avec ce gras alentour. Toujours quelques morceaux, déchets du gigot en préparation à tomber là, faisant office de cirage. Il n’est pas question de pas de danse sur parquet ciré en ce lieu, mais de pieds solidement posés, soutien du corps immobile dont les bras, les mains et le couteau travaillent. A la fermeture le balai passait dans tous les coins, sous les vitrines, la table d’emballage, ramasser le moindre petit morceau de copeau de bois. Nouvelle noblesse des petits carreaux noirs rendus à la lumière, libérés de leur couche antidérapante.

Après les pavés arrondis d’usure de la cour de La Villette, devant la grande halle qui servait de marché aux bestiaux, je suivais en trottinant mon grand-père vers les petits bâtiments où s’activaient les tueurs. En pente douce chaque travée laissait s’écouler le sang des bêtes qui se déversait au milieu dans une sorte de gargouille, avec un petit clapotis en un ruisseau rouge, déjà noircissant. Mes yeux à hauteur de ses genoux, j’avais peur des grands bovins.

A propos de Philippe Girault-Daussan

Retardataire permanent, performant rateur de trains, sera toujours au rendez-vous puisqu'il est toujours en retard, mais, encore et toujours, participe avec plaisir, sans rien attendre en retour. Vis à la campagne devant un pré où dodelinent quelques vaches, peu soucieuses de leur avenir funeste.

6 commentaires à propos de “Noir et sang”

  1. ah chouette ! retard pardonné ! j’aime ce sol de boucherie et la terrible scène suivante qui se complètent tous deux dans ce très beau titre. fait un peu peur mais envie de la suite…

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