#L4 | LIRE

Je lis -beaucoup, trop. Je perds mes livres les plus chers -ou je les offre. Je n’ai jamais eu de mémoire et c’est un handicap. Le travail de se pencher sur ma Sentimenthèque (quel joli néologisme !) est d’autant plus intéressant pour moi, même s’il est très, très dur de s’arrêter à dix livres… Il y en aura donc un peu plus…   

Partition rouge, Poèmes et chants des indiens d’Amérique du Nord, une anthologie de la création des peuples indiens, rassemblée par Florence Delay et Jacques Roubaud : Pour le haut degré d’émerveillement qu’il me procure toujours. Poèmes, textes-soins, comptines ou épopées, incantations, chansons, dessins, j’aime cette simplicité des situations et des émotions, celle d’un monde dans lequel hommes, bêtes et nature devisaient, s’entremêlaient dans le merveilleux et l’imaginaire et où les mots étaient des êtres vivants, des actes qui engageaient et agissaient sur le quotidien. C’est pour moi ce que nous avons perdu, la parole comme être vivant, en reléguant les poètes au rang de vieux has been, tout juste bon à faire de mauvais vers avec leurs grands chapeaux et leurs plumes, quelle méconnaissance de ce qui se joue encore parfois dans la poésie contemporaine. Partition Rouge est un voyage dans l’élixir de la langue d’un peuple à haut degré de culture, dans son jet le plus pur.

Traité du Tout Monde, d’Edouard Glissant, ou comment renverser les divisions en liens, les territoires clos en archipels ouverts, la haine en joie des possibles. Comment ouvrir au lieu de fermer. Comment aimer au lieu de se barricader. Comment se créoliser ici et partout où l’on vit.

Carentan deux minutes d’arrêt, du romancier et poète Frédéric Lasaygues. Pour l’humour décapant et décalé, la poésie et l’étrangeté du quotidien, l’élégance, l’éblouissante jungle de la vie et le travail de forçat du poète – tout cela écrit en poèmes de quelques lignes, sorte de haïkus revisités en Aïe-Aïe-kus, et en particulier celui-là qui me parle et qui m’émeut tant parce qu’il me fait penser à ma mère :

Avant de monter te coucher

laisse un peu d’eau au fonds du puits

une bougie allumée sur la table

un livre ouvert

une pomme

quelqu’un pourrait venir cette nuit

te délivrer de l’inutile.

Orlando, de Virginia Woolf, une biographie imaginaire qui nous fait parcourir quatre siècles ( dont quelques-uns en trois lignes ! ),  mais aussi de nombreux pays… Rêve, Rêve, quand tu nous tiens ! Orlando est mon roman préféré parce qu’il réunit tous les thèmes qui me sont chers : l’amour, ses ivresses, ses trahisons et ses désillusions, l’androgynat ( Orlando devient femme au cours du livre), le sommeil comme oubli et régénérescence, l’écriture et la littérature, et un humour subtil, ravageur et caustique (ah, la description du Grand Ecrivain dans une calèche cahotante ! Du très grand art) Tout cela porté par une langue ciselée, minutieuse et colorée, qui mêle psychologie et sentiments avec onctuosité. J’aime aussi la désinvolture de la construction du livre et ce mélange d’aventures en voyage – A Londres, en Russie, au pays des tziganes ou dans les cours royales…

Ecrire de Marguerite Duras, pour le regard, la rigueur et la nudité de la langue, la solitude peuplée, la simplicité de l’écriture comme un vent qui passe, et pour la résonnance qu’il impose en nous qui écrivons. Une phrase que je connais par cœur « L’écrit ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit, et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie ».

En vivant en écrivant d’Annie Dillard. Pour le don magique d’une écrivaine à sa table de travail, révélant ses joies infinies de lecture et d’écriture dans son antre d’écrivaine, pour sa simplicité à dire et à enchanter, pour la beauté de ses idées et de ses tournures de phrases, pour sa simplicité, son humour ! Un coup de poing dans mon plexus solaire…

Le meunier hurlant d’Arto Paasilinna (bûcheron avant d’être écrivain) fichu titre, mais livre-fable, fraîche en poésie naïve et amoureuse, finlandaise. Une gaité dans l’écriture, jointe à une écriture du chagrin de la folie transformé en long cri dans les bois quand la douleur est trop forte, avant de s’appuyer sur l’amour d’une femme.

Les fables de la Fontaine, toutes, pour leur bestiaire, leur bon sens, leur gaité, leur liberté de ton, la justesse et la morale qui vaut toutes les religions. Ma préférée est le loup et le chien : la maigreur, la liberté et le sans-collier pour l’un, le gras, le poil lustré et le collier pour l’autre.

Les contes de Hans Christian Andersen. Tellement injuste de les avoir cantonnés aux histoires pour enfants, ces contes que je n’ai découvert qu’adulte sont des morceaux de poésie pure, l’écriture est délicate et vive, le style parlé, les histoires empruntent au merveilleux, pour mieux se débarrasser des laideurs et de la tragédie du monde, même et surtout si elles sont parfois cruelles. J’admire cet homme à l’enfance misérable pour avoir réussi à retourner le gant, son gant de vie en un trésor de littérature.

La société du spectacle de Guy Debord. La lucidité politique implacable qui peut se passer de style, le doigt dans la plaie de nos sociétés gavées et moribondes. De quoi alimenter ma salutaire colère.

Narcisse et Goldmun, de Herman Hesse. Ce livre m’est arrivé entre les mains pendant mes années d’errance. Il a été mon compagnon, m’a ouvert aux choix de la vie, entre sensualité artistique, gourmandise de la vie, et rigueur de la solitude studieuse et spirituelle.

L’Ethique, de Spinoza pour la joie et le relevé minutieux des passions et leurs conséquences !Mais surtout pour l’injonction à délaisser les émotions tristes, mauvaises pour la santé, afin de leur préférer la joie et son travail ardu « La joie ne se reçoit pas, elle se construit. » enfin pour des conseils avisés que l’on peut se répéter comme des mantras : « Personne ne peut vous enlever votre liberté de penser. Vous pouvez être conseillé, éclairé par d’autres, mais ne laissez jamais quelqu’un penser pour vous. »

Les élégies de Duino de Rainer-Maria Rilke pour le profond de la vie et de la mort, et la conversation avec les sphères et le plus secret de nous, pour la grâce infinie de l’ouvrage. Pour le religieux profane qui en émane. Un livre que j’ai ouvert il y a onze ans au hasard devant la mer, pour enterrer un homme aimé, et qui est tombé juste.

Le mouvement dada : Pas un livre pour terminer cette liste mais tout un mouvement, mon préféré de tous les mouvements : inventif, aussi bien en peinture qu’en littérature, insolent, désinvolte, foutraque, facétieux, rieur, potache, râleur littéraire, talentueux, inconvenant, irrespectueux, hâbleur, hors de toutes les conventions, bizarre, libre, à l’engagement politique fort, apte au bordel et au grand sabbat ! Bref une délectation. Vous trouverez bien, de Tzara à Picabia…

A propos de Claire Z.

Retardataire. Pisteuse de vie. En recherche. Lit, commente avec plaisir les textes des autres, apte à l'aventure commune. le reste de vive-voix...

3 commentaires à propos de “#L4 | LIRE”

Laisser un commentaire