# livre #05 | un inventaire, en passant

J’ignore où se trouve une boîte à livres dans la ville. Je l’arpente pourtant régulièrement dans tous les sens et je ne crois pas avoir jamais remarqué l’emplacement d’un de ces — comment lui trouver un synonyme pour ne pas répéter ? — points de collecte ? d’échange ?

Je ne suis pas un familier des boîtes à livres. C’est sûrement la raison pour laquelle je ne les vois pas. J’ai donc dû chercher sur internet pour en localiser une dans les environs de mon domicile. Heureusement (?) on trouve (presque) tout sur le web où il existe un site dédié à la localisation des boîtes à livres. Premier constat : il n’y en a pas autant que j’aurais pu imaginer dans une si grande ville. Ici leur densité n’est pas spectaculaire. J’en ai localisé une, pas très loin de chez moi, dans un jardin public, le square Clemenceau qui doit son nom au boulevard éponyme qui le longe. C’est une boîte somme toute assez fruste. De forme rectangulaire, elle repose sur un pied métallique planté dans le sol, en bordure d’une des allées de terre qui traversent le parc. Bien visible. Protégée par des vitres en plexiglas. Il n’y a pas de serrure à proprement parler. Le battant censé abriter les livres des intempéries se ferme à l’aide d’une brindille de bois. Tout ce qu’il y a de plus rudimentaire.

Inventaire des ouvrages présents dans la boîte au moment de mon passage :

  • Jane Eyre, de Charlotte Brontë, édition anglaise publiée chez Penguin Classics en 2011.
  • Jo Dalton cœur de gang, par Jérémie Maradas Nado et Cristina L’Homme à la Manufacture de livres.
  • Un cahier de compétences en mathématiques pour la classe de sixième édité par Bordas et qui promet en couverture de « progresser à son rythme, évaluer ses connaissances et maîtriser le socle commun » conformément au programme 2018 et aux Repères de progression 2019. Sur cette même couverture, une étiquette portant un prénom manuscrit en lettres majuscules : Anna Maria.
  • Le dix-septième rapport annuel sur l’état du mal-logement en France par la Fondation Abbé Pierre.
  • Cairo !, le soixante-troisième album des aventures de Michel Vaillant par Philippe et Jean Graton chez Graton Editeur, prix (3 euros) placardé dans un médaillon sur la couverture représentant une automobile de sport fonçant en direction d’un éléphant visiblement en colère.
  • Le nouveau précis d’esthétique cosmétique par M. Hernandez et M.M. Mercier-Fresnel aux éditions Vigot. Cinquième édition revue et corrigée d’un manuel de préparation conforme aux nouveaux programmes des examens d’Etat.
  • Aimer son bébé un jour à la fois, par Beth Wilson Saavedra aux éditions Modus Vivendi.
  • La France : aménager les territoires, ouvrage collectif sous la direction de Gabriel Wackerman aux éditions Ellipses. Il s’agit d’un manuel contenant des dissertations corrigées en vue du Capes et de l’Agrégation.
  • Comment goûte-t-on et sent-on ? dans la collection Les Kikekoi des éditions Hachette Jeunesse.
  • Les fruits, dans la collection L’imagerie des Bébés aux éditions Fleurus.
  • Les légumes, même collection, même éditeur.
  • Le Schtroumpf paysan et les envahisseurs, dans la collection Histoires de Schtroumpfs (sans nom d’éditeur en couverture).
  • J.-J. Rousseau La Transparence et l’obstacle suivi de Sept essais sur Rousseau par Jean Starobinsky dans la Bibliothèque des idées aux éditions Gallimard.
  • Le guide Michelin pour la France, édition 2006.
  • Troisième chronique du règne de Nicolas Ier, de Patrick Rambaud aux éditions Grasset, avec son bandeau de couverture représentant, sur une plage, une femme en maillot de bain deux pièces et un homme en slip de bain coiffé d’un bicorne, les pieds dans l’eau.
  • Le numéro spécial d’une publication de la Jeunesse au Plein Air consacrée aux accueils collectifs de mineurs (édition 2021, au prix de 16,40 euros).
  • Le parfait secrétaire, éditions Larousse.
  • Les volumes 4 et 5 de l’encyclopédie Le Million consacrés aux pays d’Europe (Tchécoslovaquie, Pologne, Hongrie, Roumanie, Yougoslavie, Bulgarie, Albanie, Grèce, Chypre pour le volume 4 ; Belgique, Pays-Bas, Luxembourg, Allemagne, Autriche et Suisse pour le volume 5), aux éditions Grange Batelière.

Je confesse avoir été tenté par Le Schtroumpf paysan et les envahisseurs avant de renoncer à cet emprunt qui aurait — qui sait ? — privé un enfant d’une lecture sucrée. J’ai failli mettre aussi la main sur Le parfait secrétaire en me souvenant de la pièce minuscule du château de La Brède dans laquelle logeait le secrétaire de Montesquieu qui devait se tenir prêt à toute heure pour prendre sous la dictée quelque pensée précieuse du maître, mais ce volume était pour l’essentiel dédié à la rédaction de lettres types et de curriculum vitae. J’ai donc quitté le square sans emporter aucun des ouvrages disponibles dans la boîte. Il aurait pourtant suffi de tendre la main. Mais le cœur n’y était pas.

Puis j’y suis retourné, par curiosité, quelques heures plus tard. Le square n’avait pas changé de place. Ni les bancs, ni les tables de ping-pong, ni le chien endormi entre les jambes de son maître, endormi lui aussi, la tête posée sur un sac à dos en guise d’oreiller. Ni Le parfait secrétaire. La boîte à livres était toujours là. Stoïque. La brindille qui faisait office de fermoir était tombée à terre. Quelqu’un, pendant mon absence, avait ouvert le battant en plexiglas. Je fus soulagé de constater que Le Schtroumpf paysan avait disparu. Manquait aussi à l’appel le Rousseau de Jean Starobinski. Je l’avais feuilleté le matin même. Ouvert au hasard. Page 209 d’un chapitre intitulé Les malentendus.

Pour une raison que j’ignore, je ne m’approche d’ordinaire jamais d’une boîte à livres.

A propos de Serge Bonnery

Autodidacte, passionné de littérature en général et de poésie en particulier. J’ai publié trois récits (éditions de l’Amourier et éditions Le Temps qu’il Fait) ainsi que des textes dans des ouvrages collectifs et des revues. Je réalise parfois des livres d’artistes dans la compagnie de peintres et de photographes. Je pratique pour l’essentiel l’écriture de fragments. Ma participation aux ateliers de François Bon revêt un double enjeu : développer et améliorer mon écriture du fragment ; faire de l’écriture une pratique quotidienne. Mon blog : https://sergebonnery.com

Laisser un commentaire