#livre #04 | Garage central

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Écueil…
C’est toujours pas ça.

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… Je viens de peser une des caisses, l’A-B : 21 kg… Au moins la prise en est sûre. Même si les doigts n’entrent pas entièrement dans les anses (c’est rempli à ras-bord), l’écartement des bras est bon. 

… Je me prends au jeu. À titre de comparaison (sur le pèse-personne — j’ai disposé en guise de tare trois livres d’art, histoire de garder l’œil sur le cadran). (B) : 21 kg ; (C-B) : 21 kg ; (D-C) : 22 kg (au vu des interstices, étonnant)… Première colonne (sur plateau à roulettes), je m’arrête là. E à M pour la deuxième et N-Z la troisième se partagent la demi-palette (Franprix ? Leader Price ? peinte en rouge en tout cas, couleur aussi du plastique des plateaux). Le deuxième plateau est renversé roulettes en l’air par-dessus N-Z. Amovible. 

(C-B) ? (D-C) ? Le marquage de mes premiers étiquetages (des pastilles collées aux quatre coins de chaque caisse) ont été un peu précipités. Je n’avais pas anticipé que la caisse suivante servirait de trop-plein à la précédente. Dans un soucis d’économie d’espace, d’optimisation du remplissage : mon b-a-ba de la logistique.

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… Exemples (cas extrêmes) : je crois me souvenir d’un D (Duras, Dustan) ; un M m’avait échappé (Modiano — et voilà que je retombe sur Masséra) ; ou c’est un T dans lequel il faut que je me replonge (Tarkos dans la caisse T-Z du bas)…

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Bibliothèque façon de parler, c’est là (je suis retourné dans le garage, voilà que j’y passe du temps, quasi je m’y active). Est-ce que je (je) peux appeler bibliothèque un dispositif dont la fonction véritable, initiale se révèle d’emblée ? À la vue d’abord (d’abord récalcitrant), puis à l’usage (la manipulation) ? Trois piles de quatre caisses sur palettes c’est quoi ? Comment ça se fait ? Ça vise quoi, sinon le découragement ?

C’est évident, les titres de livres se dérobent. Il s’agit de s’y mettre, ça réclame engagement : poids des caisses à soulever pour les redéposer auprès (sur le plateau dédié, roulant), reconstituant ainsi la pile à l’envers — celle-ci se haussant tandis que d’autre part elle s’abaisse d’autant : la même en retournée et déplacée d’un mètre au plus (56 × 36 × 18 cm pour la dimension intérieure des caisses, s’ajustant pile aux plateaux), c’est le workout que nécessite l’accès au livre pressenti, subodoré. Il faudra pour y arriver encore dégager de la caisse — si possible en préservant, à défaut de garder en mémoire visuelle, le jeu d’encastrement des livres empilés entre eux, ceux de la couche supérieure, hors-format ou surnuméraires —, les volumes surmontant le titre recherché (il me semble que je l’ai, je l’avais, je l’ai eu) : le dissimulant donc.

Bibliothèque façon de parler, c’est un système de mise à l’abri à double ou au moins triple niveau de protection. C’est comme un verrouillage : à combinaisons. Ces caisses (douze en trois tours), de fait, c’est un coffre-fort…  

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Je pourrais me le demander : où est ma bibliothèque ? C’est passé où ?

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… La catastrophe immobile 
Elle m’attendait là, derrière les portes. La catastrophe m’attend là. 

… lampe sur pied en kit ; lampe-torche ; nouilles asiatiques ; chaussures d’escalade ; de sécurité ; table lumineuse ; carton plume ; tomates cerises ; console de jeu ; aspirateur ; ordinateur portable ; cartes de visite ; bouteilles de vin ; donuts sucrés ; gaufrier (snack time) ; guirlande lumineuse… — autant de boîtes vides, cartons de livraison de tailles diverses, empilés, emboîtés (qui, s’ils ne protègent plus l’appareil ou l’objet qu’ils contenaient, pourraient encore serrer et renfermer des choses qu’on ne veut plus voir, ou d’éventuels envois, ou renvois), couverts par une bâche plastique de protection pour travaux (mal repliée, traces de peinture), des tapis roulés (cotons de couleurs tressés), des paniers (osier) et cagettes (plastique), un casque melon roller, une mini-cage de but pliable en toile (2 seconds)… par-dessus le tout un cabas d’une enseigne de bricolage contenant du plastique à bulles, des feuilles de mousse d’emballage, un paquet de pinces à linge… Je constate avec effarement et dans quelles proportions tous ces derniers temps ça s’est amoncelé. La bibliothèque — disons la réserve de mes livres — n’est plus accessible sans un travail de dégagement. Il s’agit pour l’heure de transbahuter des matériaux qui ne demandent qu’à valdinguer. Pour un livre, pour quelques phrases glanées, c’est une épineuse, assommante, ressassée question de transfert… À se demander si le cœur y est encore… 

Je n’avais pas réalisé l’état d’abandon de ma bibliothèque. Je prends conscience du fait que, ces dernières années, l’essentiel de mon activité de lecture est alimenté par le réseau des bibliothèques de prêt — ce réseau qui me fait usager des transports en commun et arpenter la ville. Aller et venir. 

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Est-ce le lieu de tout dire ? 
Y a-t-il lieu de tout dire ? Déballer ? 

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… La bibliothèque là-dedans, son classement, son monolithe, minimalisme, sa forteresse imprenable, l’irréductible… 

260526…

Stand-by, still life. 

Parcours de vie. Quelque chose a déraillé. En dérangement… 

260526…

Ça lui est tombé dessus comme une tare ? Un bug ? Embâcle. Un accident de parcours. Le garage détourné de sa fonction. Ça a commencé par l’auto — c’est venu très vite. De toute façon une auto ça couche dehors. Cette plaque devait être tournante, fut un temps. Plateforme du bâtiment — le balai même ne passe plus. Feuilles des automnes des jardins des voisins. Elles volent encore dans le courant d’air sous les deux portes, par où elles sont entrées. Grattant, chips, le carrelage — et je n’y suis pour rien, si l’aire est carrelée. L’air balaie seul. 

Mon garage a vu sa fonction détournée. Le garage antichambre du rangement, laboratoire du rangement, le garage centre de rangement, cœur battant comme une porte, poumon de la maison… mais le rangement ne lui arrive plus, n’arrive jamais, ça ne me prend plus. Le rangement ne prend plus. Ça n’a plus prise, plus cours, comment dire ? Je ne range plus. Ranger ? 

J’ai abandonné. Ça ne répond plus. Le garage comme sas ne fonctionne plus, le garage ne répond plus à sa fonction. Diagnostic ? Dysfonctionnement du garage comme sas. 

Le garage est le nœud du problème car tout transite par lui. Mon garage comme filtre est bouché. Cet espace de transition est devenu espace de relégation, fonction normalement dévolue à la cave. Mais je ne descends plus à la cave. Je pourrais n’en pas remonter. Je n’en revendrais pas. 

260524…

… Je précise : ce que j’appelle capsules temporelles, c’est assez rapidement, très systématiquement le terme d’épaves qui leur convient mieux. Entreprises échouées. Dossiers suspendus. 

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La bibliothèque ne pose pas de problème. La bibliothèque n’est pas le problème. Il y a, oui, ces capsules temporelles, elles se multiplient dans l’espace du séjour à travers tout le rez-de-chaussée en piles de livres — soit qu’ils ont été extraits de la bibliothèque pour étude, soit qu’ils ont fait leur entrée tous ces derniers temps, primeurs, objets de rencontres, dans la maison. Chaque pile en est un amalgame auquel s’adjoignent des documents divers, dépliants, flyers et autres feuilles volantes, dans des chemises ou non, avec trombone ou non, tickets, bons et tous menus articles de papeterie, sachets, enveloppes et des carnets juste entamés — car écrire fait des restes, énormément. L’écriture chipote (fait la fine bouche). Les livres eux-mêmes, sous couvert d’abriter des marque-pages, se transforment en classeurs, portefeuilles, scrapbooks — se faisant même, quand cela se trouve, herbiers. 

… Ça tient du poudingue — ce sont finalement de gros indigestes sandwiches. 

… Déchets d’activité intellectuelle…

… Alignements de piles, pile sur pile, jalons des jours, piles comme se dressent des colonnes au milieu d’un champ de ruine — l’effondrement guettant. 

Ces concrétions temporaires qui durent sont des produits directs du temps, elles en sont aussi les épaves. 

260523…

Je reste dans le noir. Je devrais rester plus longtemps dans le noir, je finirais par y voir. 

… Y voir les jours tourner autour : le rai de lueur plus long (deux voire trois fois), d’abord plus fort côté rue et puis les deux s’équilibrant, puis s’accentuant côté jardin jusqu’à ce qu’aussi ce rai-là s’atténue puis s’éteigne sans savoir quand, un trait plus grisâtre, aux contours vibrants se maintenant du côté long et brusquement plus rien (qu’un ronflement d’auto par-ci par là). La seule chose brusque de tout le jour dont rien ne filtre. Ça ne fait pas le temps passer.

260522…

… Ma bibliothèque est dans le garage. Pourquoi ? Ma bibliothèque est dans des caisses. Classée par ordre alphabétique dans des caisses empilées : bacs plastique empilables. Trois colonnes de quatre caisses. De fait, la traversée du garage est de plus en plus encaissée, c’est la vallée des questions et dilemmes, et des découragements, et d’une désolation certaine — ce tend à devenir un val sans retour. Ces caisses, sont-elles les produits d’un déménagement ou bien ont-elles été acquises et remplies dans la perspective d’un ? Ni les uns, ni l’autre. Elles sont mes meubles — je ne sais pas d’où me vient ce fétichisme d’une esthétique logistique, c’est mon côté ouest ? 

C’est autre chose. 

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… Rancart… Placard… Bazar… 

Ma bibliothèque est au garage. Je veux dire : mes livres y sont. Le fonds de mes livres y est, ou trop-plein. Mes livres y sont remisés, mis à l’abri de mes regards. Non, enfin si, sauf que : ce sont les livres qui me regardent. Ils me tournent leurs dos mais je le vois, à leurs titres, qu’ils veulent être ouverts. Sont faits pour l’être, pas remplir des caisses. À n’importe quel titre, un livre désire être lu, au dernier venu. Les mettant en caisses, les caisses dans le garage — stationnement —, c’est moi que je préserve. Assez sollicité comme ça. Ainsi je me défends de ma curiosité, soit mon envie d’entrer partout — chez les voisins surtout. 

… Je le savais que je n’avais pas envie d’entrer là-dedans, que ce n’était pas le moment, ni l’endroit peut-être (ça remue beaucoup de poussière — que c’en est des nids). Que je ne m’en sortirais pas. 

260521…

C’est pas ça.

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La place de l’auto est occupée. L’automobile n’a plus sa place dans le garage. Plus moyen de la rentrer. Trop encombré. Le garage est surchargé. Comble. Ça touche le plafond. Le garage porté à son comble. Au-dessus c’est la chambre. 

C’est le bordel. Ici je peux dire je, je suis dans mon garage, je peux le dire : c’est le bordel. Dire que c’est chez moi, je ne sais pas. Le rangement m’incombe — et gonfle. L’entretien m’en incombe. Ça je sais. Je devrais ranger. Je devrais ranger depuis des années. Des années de débarras en retard. C’est mon garage. 

Je me retiens de tout dire, ça ne sortira pas dans l’ordre — parce que ça déballe, déborde. Ça pousse — ça peut déraper. Mon garage, j’en ressors avec un bleu : à l’aisne, la jambe, contre le tibia, dans le gras du bras, c’est dans le guidon ou une pédale de vélo que je me prends en allant à la poubelle, souvent. Parce que je n’allume pas, du jour passe sous les portes. Depuis le séjour un sas — toilettes à droite, patères boîtes à chaussures à gauche — gagné sur l’espace du garage y mène. La bibliothèque est là. Après la deuxième porte, à main droite. 

Dans le séjour les jours passent. Dans le garage ils restent. Embâcle. Dans le noir ils restent. S’accumulent. Ça fait des restes, tache, ça s’amasse là. S’agglomère. Une matière de temps a fini par se former dans le volume du garage, insidieuse, sourdement — là ça cherche ses mots. De plus en plus impénétrable. Rebutante. Peut être ça : méconnaissable. 

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