#livre #6 | Traversée

Étrangement, ça a commencé comme une histoire de prison. Parachuté dans un lieu incomfortable où tout le monde affiche une contenance supérieure à la mienne. J’étais tout petit, ma contenance étant très faible. Que voulez-vous faire quand vous n’avez pas assez de bouteille ?

Personne ne m’écoutait, ils étaient tous imbus d’eux-même. J’avais bien mon avis sur la situation mais étant en infériorité numérique, mon avis ne comptait pas. On l’aurait trouvé nul. Je ne pouvais compter que sur moi-même. Alors, ni une ni deux, comme dans toutes les histoires de prison, j’ai compris qu’il fallait rapidement chercher à s’évader.

Ah oui ! Mais comment ? Oh bien-sûr, avec leurs grands airs, ils me disaient « mais il ne faut pas rester comme ça, ça coule de source voyons, il faut jeter une bouteille à la mer ». Mais figurez-vous que je n’étais fermé à aucune solution ! Je n’étais pas bouché. Il fallait juste savoir quelle message y mettre. Je voulais les prendre au mot. Et à ce moment-là, une idée merveilleuse m’est apparue comme une lampe au-dessus de ma tête. Pour moi c’était limpide, il ne fallait pas mettre de mot dans la bouteille mais dessus. J’ai écrit « Bois-moi ». Alors j’ai bu. Je me suis dit « peut importe le flacon ». Et là, j’ai senti que je rapetissais.

Je pouvais me couler dans toutes les interstices. C’était merveilleux. Bien-sûr, rien n’avait changé dans le monde mais moi j’étais ailleurs. Je me la coulais douce. J’étais cool. Vous ne pouvez pas imaginer les horizons que ça m’a ouvert, ce pouvoir des mots ! C’était rafraîchissant.

J’ai voulu tester toutes les phrases, des plus alambiquées aux plus fluides. Tout cela me donnait un pouvoir infini. Cet infini pouvoir me donnait tout. Tousse ! la madone est un poux, voire un fini. C’est comme si la réalité se liquéfiait autour de moi pour devenir malléable. On pouvait enfermer des cauchemars dans des fioles pour les collectionner. Les troglopompes, les bouffrayeurs. Les géants et les sorcières n’étaient plus des périls mais des canaux vers une autre réalité à explorer, à cartographier : je pouvais naviguer fièrement sans craindre de passer à travers le miroir.

A propos de Joachim Revol-Tissot

Surtout musicien mais aussi rat - conteur - de bibliothèque.

Laisser un commentaire