Manœuvre

Je regarde la poussière, vent du sud, peut-être. Je soulève ma main droite, je l’avance devant moi, le poing serré. J’empoigne la clé, je la serre, je l’insère, je la tourne. J’entends un clic subit. Je tire le poignet et j’ouvre. J’hésite, un instant de pensées. Je soulève mon pied droit, je rentre et j’avance, je me plie et m’installe. Le siège est affaissé, je prends place le plus confortablement possible dans cette vieille voiture. Je m’arrête un instant en suivant la fin de ma pensée. J’insère la clé dans le tableau de bord. J’allume la radio, je regarde ses lumières, ses lettres, ses chiffres j’appuie sur le bouton à la recherche des infos. J’entends la voix du journal radio. Je regarde dans le rétroviseur, je me vois, je l’ajuste donc et maintenant je vois la voiture derrière. Ils sont en mer depuis une semaine. J’ouvre la fenêtre latérale et je positionne le rétroviseur de gauche. J’allonge mon bras droit, je m’étire et je manipule de l’intérieur le rétroviseur de droite, je le pointe vers l’extérieur. Le débarquement n’est pas autorisé. Je vois maintenant le trottoir d’un côté et la route de l’autre. Je regarde la voiture devant moi pendant un instant et je suis en même temps dans ma pensée. Je tourne alors la clé et je regarde les lumières du tableau de bord qui s’éclairent toutes ensembles : l’huile, la vitesse, l’essence, le compte tour, l’heure, la batterie, le signal d’anomalie, les phares. Il y a 42 personnes à bord. Puis, l’instant d’après, la moitié des signaux lumineux s’éteint. Salvini a qualifié les employés des ONG de chacals. Je continue à fixer le tableau de bord. Je n’entends plus les infos, mes pensées les couvrent. Je vois que la jauge de l’essence est à la moitié.

Je retourne maintenant la clé et j’appuie avec mon pied droit sur la pédale droite, celle de l’accélérateur. J’entends le bruit du moteur. Cela me rassure. Signal de vie. Je pose ma main droite sur la boîte de vitesse. D’abord je la couvre, puis je l’empoigne. Les naufragés et l’équipage sont épuisés. Ensuite je soulève la manette de la vitesse et je l’avance. J’insère la marche arrière, j’appuie mon pied gauche sur la pédale de l’embrayage. Je pose mes deux mains sur le volant, je le tourne complètement à droite, la direction assistée marche mal, je mets donc toute ma force pour tourner le volant et je retourne ma tête derrière, le plus possible. Les conditions d’hygiènes sont intolérables à bord. J’ouvre et j’allonge mon bras droit comme pour une accolade, je regarde mieux derrière, je soulève mon pied de l’embrayage, la voiture tourne maintenant et bouge en arrière de quelques centimètres. Maintenant elle est de travers. En Italie, un décret-loi adopté en juin prévoit des amendes jusqu’à 50 000 euros contre le capitaine, le propriétaire et l’armateur d’un navire qui entrerait sans autorisation dans les eaux italiennes. Je retourne le volant tout à gauche, je mets toute mon énergie, je suis toute entière dans le volant, je pose ma main sur la boîte de vitesse je l’empoigne et je passe de la marche en arrière à la première. Je regarde maintenant devant moi, à travers le pare-brise et je vois la route, M. Salvini a fait savoir qu’il entendait augmenter cette amende jusqu’à un million d’euros, je continue à tourner le volant à droite et je me désemboîte de deux voitures qui enserraient la mienne. J’allonge mon index et je mets le clignotant de gauche. Je regarde bien devant moi dans le pare-brise et je vois maintenant le monde, puis je retourne ma tête et je regarde à gauche à travers la fenêtre latérale. Plus aucun bateau d’ONG n’est autorisé à circuler en Méditerranée depuis juin 2018. J’enclenche l’embrayage et après j’appuie mon pied droit sur l’accélérateur. Je rentre sur la scène. Et le bateau militaire s’est éloigné comme s’il n’avait rien vu. Je me faufile.

A propos de Anna Proto Pisani

Cultivatrice de mots et d'écritures, clown et enseignante. J'anime des ateliers d'écriture et création, j'en suis d'autres et suis engagée dans une écriture au long cours qui arrive à son terme.

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