Noir et Blanc

Noir et blanc

sol sol seule descendre les escaliers qui grincent les descendre un à un avec une envie de pisser qui force à sortir du lit à quitter le cocon douillet pour le froid des murs jusqu’à la porte, elle a pissé au lit très tard, six ans au moins quelle honte, elle est heureuse de s’être réveillée là juste au moment où il le fallait, même pas une goutte c’était moins une, gémissement des marches dans le silence, couloir éclairé, entreprendre la descente des marches en bois, la cinquième est chatouilleuse, la neuvième gronde au moindre appui, sitôt pied posé déclenche un couac qui résonne, le pied en a exploré tous les endroits, sensible, bord gauche, droit, milieu, pied léger, lourd, deux pieds à la fois, rebord externe, en équilibre pareil, la dixième quoique sensible, n’allonge pas sa plainte, un feulement qui passe inaperçu, la onzième crisse comme des dents, elle c’est le rebord qui convient, poser le milieu du pied sur le rebord et passer aux suivantes plus calmes, piétiner en toute quiétude, se préparer à sauter la seizième, la dix-septième craque, les deux suivantes font silence, poser le pied parallèlement au mur à droite, s’appliquer car ça tourne, pied sur les marches plus étroites jusqu’à la vingtième large comme un trottoir, presser fort la poignée aluminium, l’abaisser, ne surtout pas arrêter le geste, traverser rapidement le salon aux volets fermés, le plancher en bois est vivant, ses nœuds sont vivants, ce sont des sortes de serpents qui font semblant de dormir, poser le pied droit sur le premier damier blanc, si le pied se pose dans le noir il risque de tomber dans un trou où l’on risque d’être aspiré, c’est pareil avec la bonde de la baignoire qui avale les derniers litres d’eau, on peut partir et vivre dans les égouts au milieu des rats pour toujours, c’est pareil avec les joints des trottoirs dans la ville, il ne faut surtout pas poser le pied dessus, sol sol seule, carrelage glacial damier noir et blanc, surtout ne pas marcher dans le damier noir, sauter d’un damier blanc à l’autre avec des pas de plus en plus petits, au début il faut bien allonger la jambe et poser son pied de la taille exacte du damier, à présent son pied dépasse, la devance, sauter le noir jusqu’au blanc suivant, jusqu’aux toilettes, sauter sans bruit dans les damiers blancs, de la porte ouverte de leur chambre s’échappent des ronflements.

A propos de Rose-Marie Mattiani

Vit, travaille et écrit dans les Pyrénées-Orientales entre mer et montagnes, anime des ateliers d’écriture depuis 1999. Est intervenue auprès de personnes souffrant d’addictions, de personnes âgées ou en situation de handicap, de groupes d’enfants… Formée à la Sorbonne et à Paris VIII, titulaire du Diplôme Universitaire d’Animateur d’Atelier d’Écriture de l’université Paul Valéry de Montpellier. Aime animer des ateliers « d’écriture à dess(e)in » où arts-plastique et écriture interagissent sur les mêmes supports. Poursuit actuellement ses animations en médiathèques, associations ou dans son atelier personnel. Ses livres, principalement de la poésie, sont édités aux Éditions Unicité. Pratique le théâtre d’improvisation, la rêverie, aime écrire en marchant et prendre son temps…

9 commentaires à propos de “Noir et Blanc”

  1. et cette interdiction des damiers noirs durera jusqu’au moment où on renoncera à suivre ses propres phobies ou idées, à être conforme

  2. Je connais cet escalier, ce parquet, ces terribles damiers… tellement précise la descente d’escalier et les craintes qui accompagnent comme on les devine…

  3. Je les connais aussi, ces grincements, ces peurs d’enfant, ces trous noirs, complicité /duplicité des sols… Merci de leur avoir si bien fait écho !

  4. « sol sol seule » comme une comptine qui reste dans la tête longtemps après, et cette finale en ronflements, que j’aime ce texte!