Ordinaire

Elle porte sur le front des éclats de lumière et sa bouche virgule jusqu’en haut des pommettes pour les rendre charnues. Des rides verticales lui barrent le coin des yeux, souvenirs appuyés d’oreillers, de rires ou bien de larmes. Selon les jeux de l’ombre et la couleur des jours, on n’y lit pas la même chose.

En son for intérieur une déchirure, une hache et des cailloux, un grand sac plein de peur, d’attente et de douleur, le souvenir des autres, leur poids sur ses épaules, cette petite fille qui appelle toujours au moment du silence et l’oblige sans cesse à regarder derrière quand elle voudrait seulement la border tendrement, déposer sur ses joues un baiser rassurant, la laisser, apaisée, au rebord d’un fossé et continuer, légère et solitaire une route plus douce.

Elle court pour être à l’heure à la sortie des classes, se tord une cheville sur les pavés glissants, s’essouffle et peste, continue en boitillant.

Ralentis ! Ralentis malgré les courses, les devoirs et le dîner, ralentis malgré les autres, tant pis les autres et tant pis pour moi qui croyais faire de grandes choses, pas ce quotidien banal, cette guerre de tous les jours pour dégager quelques instants, un peu de temps rien que pour moi, pour souffler le nez en l’air et rêver d’herbe plus verte sans me faire rattraper par la voix lancinante, la voix doucereuse qui ne lâche rien et ricane que c’est toujours pareil, incapable de me poser, de me contenter, d’habiter ce que j’ai, c’est toujours mieux ailleurs mais ailleurs prend du temps, et j’ai recommencé tant de fois déjà, jamais satisfaite, pas assez de patience, une trop grande envie, des rêves plus vastes que la réalité alors quoi ? Alors courir. Me tordre une cheville. Agripper et contorsionner un petit bout du temps qui reste. Me faire violence pour ne pas m’endormir dessus. Exiger du fantasque dans tous les interstices, bouder le réel qui m’englue. Tourner le dos à ce qui m’enferme. Résolument. Pour l’heure, arriver à temps au portail de l’école. Me repasser le film de la soirée qui vient. Les devoirs, le repas, le bain puis le dîner. La vaisselle et l’histoire. Une heure de répit. Un peu de lecture sous la petite lampe et mes yeux qui crient grâce. Ce sera pour demain. 

A propos de Stéphanie Rieu

J'ai 44 ans et à ma grande stupéfaction, je vis en Lozère depuis maintenant quinze ans. J'ai souvent pris des trains en marche pour le plaisir de l'aventure ce qui m'a permis de pratiquer différents métiers tout aussi passionnants les uns que les autres et toujours en lien avec l'humain. Il y a quelques années, je me suis formée à la biographie familiale avant de réaliser que c'était sur ma propre matière que j'avais envie de travailler. J'ai donc intégré "Les Ateliers du Déluge", où, avec d'autres compagnes d'écriture, nous formons un ensemble insolite, disparate, joyeux et déluré, ne reculant devant aucun défi, ni prise de risque (y compris celui de s'inscrire sur les ateliers en ligne du Tiers-Livre !). Aujourd'hui, j'essaie de prêter une oreille attentive à ce qui m'anime : écrire, cuisiner, lire, accueillir, jardiner afin d'oser aller à ma rencontre. Malgré les efforts incessants que je déploie pour essayer de réfléchir sérieusement à mon avenir, je ne sais toujours pas ce que je voudrais faire quand je serai grande.

Une réponse à “Ordinaire”

  1. “Elle”, je la connais je crois, elle vient faire un tour ici après le causse et la révolution, et ailleurs où je ne peux pas la suivre… elle est entre les lignes. Tu me diras si je me trompe…