ELLE EN FENÊTRE

en bas ça parlait fort, ça gueulait, ça répétait l’an prochain sera une autre paire de manche, faudra qu’elle s’adapte, et les trajets et les changements, le travail, elle devra s’y faire, leurs voix montaient, entraient par la fenêtre ouverte, leur mots, elle voulait ne plus les entendre, elle tentait de gommer leurs voix, de ne rien comprendre, d’ignorer leurs critiques, elle se tenait penchée vers eux pourtant, vers leurs rires et leurs propos gras, penchée sur le garde-corps de tout son poids, penchée à tirer les volets, à les fermer en plein après-midi pour ne plus subir leurs paroles et mettre entre elle et eux, un épais masque de bois, à partir de mainternant effacer leurs paroles.

la fenêtre ni transparente ni réfléchissante, posée de guingois dans un angle, en hauteur, un peu poussiéreuse et garnie de verre dépoli, à peine une aération, source d’une lumière lourde, alors que se devine derrière une cour fermée et froide si l’on se fie à l’épaisseur de l’air, elle est là, comme cachée, évaporée, n’attendant rien,

prête à sortir dès qu’on appellera son nom, le regard levé vers la plus petite des fenêtres, un hublot tout au plus avec le ciel à travers, un rond de ciel seulement bleu, un ciel de mer lointaine, ouvert et fermé au fil des heures de la nuit, au fur et à mesure de la fraîcheur de la nuit, un rond de verre entre elle et le voyage, un voyage de mer et de ciel, et le hublot en démarcation la séparant de la prochaine journée de soleil alors que le remous de l’eau bat contre la coque, que le drap la gêne, qu’elle le repousse, qu’elle

bloque le battant de la fenêtre derrière elle, la température est un peu remontée et il neige, les flocons gelés se déposent sur les sculptures monumentales creusées par le brouillard givrant de ses jours derniers, la glace a posé sur les arbres des épées opaques et effilées, elles relient les branches entre elles, la rue semble bordée des dragons tourmentés, maintenant la neige se dépose et elle est si épaisse qu’elle fait disparaître les flèches de glace, les flocons ensevelissent la ville, il neige depuis la nuit ; penchée sur son papier épais, elle se remet au dessin du modèle : un corps enchevêtré dans un faisceau de chevalets basculés, ombré par l’éclairage électrique. Le professeur, en gestes brusques, a entouré la femme nue de quatre ou cinq structures en désordre, en équilibre instable, formant une cage autour d’elle – offrant une géométrie complexe, un dérèglement des échelles, une exagération des hiérarchies – le modèle a pris la pause, le corps fripé par endroit ne révèle rien, plié en deux sur sa nudité, on devine son ossature difficile à saisir de trois-quarts, le fusain court sur sa page, les chevalets accentuent l’artificiel de la chair morte, les lignes se rejoignent et se fondent, la lumière de la neige à travers les carreaux se fait rasante sur le corps et le marbre de bleu, le clair-obscur dépose ici et là des flaques de lumière violette, le fusain va par traits rapides, les traces de charbon renforcent les courbes, marquent les ombres d’un noir profond, font ressortir les os et le cadre, le corps contraint devient élément minéral dans les montants de bois, pourtant le fusain ne parvient pas à faire vibrer le dessin alors la main saisie la « mie-de-pain », cette pâte de caoutchouc souple légèrement collante, les doigts la malaxent, la chauffent, et en mouvements effleurés, par appuis légers, elle gomme un angle, adoucit un contour, estompe une hachure le long de la cuisse, le dessin s’éclaire, un geste encore, qui enlève et voilà un reflet dans les mèches de cheveux dépeignées, une trouée sous le genou, peu à peu, la gomme inverse le dessin et la lumière, de l’intérieur du corps, remonte vers l’œil.

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et le fait savoir depuis 2012, navigue à vue de l'écriture au montage son et à la création vidéo, elle cherche une langue rythmée et imprégnée du sonore, elle se demande comment revisiter le temps et l'espace dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue (Teste, Dissonnances, Terre à ciel, Cabaret, Traction Brabant ...) les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions simultanés avec Mazin Mamoory, membre de la Milice de la Culture en Irak, présente des expoèmes à Bruxelles à l'occasion des Fiestival Maëlstrom #11, #12 et #13 chaîne YT Catherine SERRE https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ