#photofictions #5 | Cinéma de minuit

Ce n’est pas un film à proprement parler, mais un ensemble de courtes vidéos accumulées sur une durée de 24 heures, temps total de l’expérience vécue et témoignée par la narratrice. Ces séquences ne sont pas destinées à être visionnées par un public, mais à fournir à l’autrice de la matière propice à enrichir l’écriture de sa novela.L’autorisation a été demandée en amont à la direction du Multiplexe UGC Bercy par l’autrice d’occuper le cinéma pendant 24 heures non-stop. Elle pourra déambuler comme bon lui semble dans l’ensemble du cinéma, des couloirs aux salles, à l’exception des bureaux administratifs qui seront comme toujours verrouillés. L’autrice est arrivée à 14 heures de l’après-midi, et elle est repartie le lendemain à la même heure. Elle a accumulé plusieurs heures de dépositions rapportées sur fond de vidéos enregistrées à partir de son smartphone. En voilà des extraits.

15h00 ; chuchotant ; plan sur les halos de lumières sur un pan de mur moquetté.

Je suis arrivée il y a une petite heure dans l’enceinte du cinéma, munie de ma carte d’abonnement, comme une simple spectatrice. Tout le personnel a été informé de ma présence. Mis à part le vigile qui m’adresse un regard entendu, aucun ne me fait de commentaire. Je me trouve actuellement dans ce que je’appellerais une cellule d’attente, garnie de banquettes en velours de couleur prune. La lumière est tamisée ; s’ajoutent à la principale de petites ampoules led incrustées dans les parois. Quelques personnes patientent à mes côtés ; certains restent debout à piétiner, d’autres ont le nez plongé dans la lecture du programme. A cette heure, peu de bruits à part celui des déplacements feutrés : en pleine journée, beaucoup de visiteurs viennent seuls, ou bien restent discrets, intimidés par le vide relatif. L’ambiance est chaleureuse et douillette : un véritable cocon, comme je l’imaginais. Je me prépare à regarder le premier film. J’en visonnerai trois avant l’arrêt complet des projecteurs, puis la fermeture des portes. 

21h40 ; plus fort ; de dos, les spectateurs s’installent

J’attends le début du troisième film dans le brouhaha. Les voix s’emballent, beaucoup de rires et de bruits d’affaires, sacs, manteaux, téléphones. Certains mangent, des sandwiches d’après-boulot, des chips, du pop corn qui embaume les allées, avec des effluves de parfum et de métro. Quand je ferme les yeux, le concert des strapontins qui se relèvent et s’abattent à la mesure des groupes me saisit dans un vertige. J’ai eu le temps de sillonner l’ensemble du bâtiment, et je suis un peu inquiète : je n’ai pour l’instant pas trouvé d’endroit où me dissimuler pendant le passage des agents d’entretien. Il va me falloir improviser. Les lumières s’éteignent, les annonces commencent.

00h08 ; voix basse ; générique du film.

Je suis surprise que le visionnage de trois film m’ait été aussi agréable, et si je me sens maintenant à la fois groggy et un peu euphorique, car c’est maintenant que démarre la véritable aventure. J’attend que tous les spectateurs aient quitté le fond de la salle pour me faufiler par l’avant. La tension bat dans mes tempes.

01h30 ; chuchotant ; plan sur le panneau lumineux de l’issue de secours.

Peu ou pas de nettoyage le soir, seulement un bref rangement. J’ai pu me cacher dans les toilettes, perchée sur la lunette derrière une porte fermée, le temps que tout le monde quitte le navire. Soulagement de courte durée, puisque le pire m’attend demain : à quelle heure débute le ménage ? Je me suis installée dans une salle, entre deux rangées de fauteuil, emmitouflée dans mon manteau. Erreur de m’être figurée que toutes les loupiottes visibles pendant le film le resteraient la nuit : finalement, je suis dans une épaisse pénombre, uniquement trouée par l’écran de mon téléphone et la lumière des issues de secours. Le silence est total, ce qui m’apparaît totalement anxiogène. Mais j’imagine que mon personnage pourrait se sentir attirée par l’absence de bruit du monde, par ce noir utérin, cet agencement quasi-organique. 

03h00 ; voix ténue, fatiguée ; vue sur l’extérieur

Évidemment, je suis bien trop excitée pour trouver le sommeil. La menace de l’arrivée du personnel m’inquiète fortement : si je ne parviens pas à trouver de solution pour cacher mon personnage le temps de l’ouverture du cinéma, c’est tout mon projet qui sera fichu en l’air.Je suis sortie de la petite salle-chambre et dans le large couloir, je fais les cent pas le long de la paroi vitrée. Elle offre une vue sur les lumières orangées de la ville, et ça m’apaise de voir un semblant de vie au loin. Je compte les minutes, je tends l’oreille, comme une louve aux aguets.

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