(presque) Sans chanson

Il n’est pas sûr d’avoir jamais appris à ne pas se salir.

Il n’est pas complètement sûr – jamais, de rien

Il écoute de la musique. En même temps qu’il écrit (est-ce qu’on appelle ça « écrire » ?).

C’est plutôt la nuit qu’il écrit. C’est pour n’être plus seul, probablement. Il dévie ? Il dévie. Il ne l’est pas. Seul, il veux dire. Veut-il dire. Veut-il dire ? Cette chanson

« je suis là je la suis »

C’est Orly le dimanche avec ou sans Bécaud. Orly, le dimanche et sa jetée. Il s’égare et pense à autre chose, à son piano l’artiste improvise. Il fait jouer une musique sur un autre onglet (on aime les « onglets » : ça vous a quelque chose de rafraîchissant, quelque chose de l’humanité, la main, les doigts, les ongles les lunules). C’est un type seul à son piano qui improvise dans une ville d’eau. Un concert qui a lieu en hiver.

Lui attend de voir ce qui va en sortir. Il y a de l’orage et il gronde. Il n’est pas certain qu’on puisse apprendre à écouter de la musique. Il ne se souvient pas mais il a appris à jouer de la guitare – elle était là, à un moment, elle était dans sa caisse et elle n’a pas disparu : depuis, seulement, on ne lui met plus de cordes.

Quelque chose s’est cassé, mais c’était avant que tout ne brûle, c’était avant – il s’est aperçu que ça s’était cassé. Le départ de juillet, la mort de juin de juillet et celles de septembre et celles d’octobre et de mars. Il avait un oncle qui disait « tu me comprends ? » pour émailler ses phrases (parfois, il ne posait pas le point d’interrogation). Ainsi que Bourguiba et ses « n’est-ce pas ». Il se prénommait Habib qu’on peut – si on y tient – traduire par heureux. Le combattant suprême, ce n’était pas son père. Non, ni son oncle. Il se prénommait Georges. Son oncle, pas son père.

Il faudrait repartir sur de nouvelles bases, alors. Il tient dans un de ses dossiers (c’est ainsi que ça se nomme : c’est aussi quelque chose du corps, le dos, ce qu’on a derrière soi, quelque chose qu’on courbe ou qu’on maintient droit – on se rappelle les « garde à vous – fixe » hurlés par le miteux adjudant de carrière – peut-être même était-il chef). Dans un de ces dossiers, oui, des images de l’incendie (c’était un trente et un octobre) – la dévastation, puis un an plus tard, le vide formidable que c’était (quatre vingt mètres carrés, ça ne fait qu’un rectangle de dix sur huit) – il tient des images animées de son parcours sur ce qui était et est toujours un demi-étage de l’immeuble. Dans un dossier, oui.

Il lui faut aussi s’extraire de cette misère, il faut regarder devant soi – droit, il ne sait pas exactement – mais devant lui, là où brille le soleil et la paix (*). Autant dire tout recommencer. Du début, la genèse et tout le bazar. Rester sérieux, regarder les choses non pas de travers, mais de face – à l’oblique aussi, de dos. Il suffit de quelques pans de mur et ça se transforme en un quatre pièces cuisine salle de bain / dans les blancs – ici il y avait un clavecin, il était rouge, elle ne l’a joué que peu – là un piano – dans les marrons, droit : on s’amusait bien – cette chambre-ci c’était celle de l’aînée et dans les deux il y avait des bibliothèques des mezzanines en vrai pin des armoires où s’entreposaient vêtements et objets parfois de temps à autre inutiles – ses affaires, dans le salon, au fond là-bas et partout dans les couloirs, des milliers et des milliers de livres – des manuscrits, des images, des ressources, des souvenirs – la guitare, les guitares, le violon, les flûtes et les musiques gravées sur des disques ou des bandes magnétiques, les appareils qui allaient avec – nettoyage par le vide – il ne lui reste plus qu’un grenier (et une voiture) (c’est pour ça, la voiture) – il marche, il rit, il vit – derrière lui, comme une fumée, comme un sillage, comme une trace, de ses souvenirs de ces objets les souvenirs de ses objets – « j’ai tout oublié » mais il ne reste rien et tu vois même pas une chanson

(*) il en est (quand même) une qui fait « là-bas brillent la paix / La rencontre des pôles / Et l’épée du printemps qui sacre notre épaule / Gazouillez les pinsons/à soulever le jour / Et nous autres grinçons / ponts-levis de l’amour… »

3 commentaires à propos de “(presque) Sans chanson”

  1. de ces choses si terribles, qu’on n’ose même pas en parler, mais là cette dévastation, noir sur blanc ça me secoue.