Reste l’espace

Tu sais je me souviens de nous de l’idée de nous sur laquelle je pose quelques photos sans rapport d’ailleurs avec ces moments qui me reviennent ces petites histoires de nous ces sentiments presque ces gestes ou regards mais dans un vide très lumineux          ce seraient trois pièces auxquels s’accrochaient une cuisine qui s’est effacée une salle de bains pour l’image des exaspérantes stations des deux plus jeunes sur leurs pots de chambre et un hall          oui un hall plutôt qu’une simple entrée parce que je le vois grand ou au moins spacieux comme toutes les pièces – comme toujours pour les endroits où nous avons vécu enfants dis-tu – mais si il était assez grand pour que nous les trois filles nous ayons place pour courir et grimper sur des chaises dans notre affolement devant le chiot nouveau-né que notre père avait posé en son centre sur le sol           tiens le sol – je ne sais pas, mes pieds ont oublié, et mes yeux – je dirais du carrelage juste parce que c’était lisse que c’était Alger le sud la lumière que cela va avec du carrelage et que cela différait du seul sol qui ait subsisté pour moi la bande de ciment les deux marches en briques en partie cassées auxquelles nous devions prendre garde et la terre caillouteuse du terrain vague qui nous était jardin          pour les murs ils étaient clairs certainement et neutres sans doute d’ailleurs je les nie au point d’imaginer ce qui est certainement faux de grandes surfaces de béton enduit des idées de murs juste des séparations portant des portes et des fenêtres         grandes et rectangulaires les fenêtres qui sont là pour la lumière qui entrait en biais le matin par deux ou trois ouvertures dans la grande chambre qui était la nôtre avec les trois lits à barreaux et mon lit de grande fille alignés à droite face à tout l’espace neutre où naviguaient des caisses à jouets ou à livres et nos petites chaises          grandes fenêtres aussi deux ou trois du salon avec cette image le premier jour où j’ai senti que la mort existait – celle d’un jeune oncle dans un de ces endroits où les hommes s’en allaient – la silhouette de ma mère lisant une lettre et pleurant sans que nous sachions pourquoi et nous étions sortis jouer en attendant d’autres adultes          ce serait aussi dans le salon une cheminée sur la tablette de laquelle nous faisions avancer les moutons qui nous représentaient pendant l’Avent mais ça c’était sans doute plutôt un peu plus tard en Bretagne          non tu vois je ne me souviens presque de rien.

(publié le 28 août 2019)

A propos de Brigitte Célérier

une des légendes du blog au quotidien, nous sommes très honorés de sa présence ici – à suivre notamment, dans sa ville d'Avignon, au moment du festival...

7 commentaires à propos de “Reste l’espace”

  1. Lu en haute voix et me rappelle une amie qui dit souvent ne se souvenir de rien. Et j’apprécie ces bribes qu’elle lâche, je ne sais si c’est par désinvolture ou par pudeur ou tout autre chose. Et ça n’a pas d’importance, reste le plaisir de l’échange.

  2. La tension du souvenir qui a du mal à revenir est bien écrite et décrite…

  3. J’adore l’entrée en matière les premiers mots, les photos. Ensuite ce défilé d’images racontées avec des yeux d’enfant. C’est si fluide. Merci, Brigitte.

  4. J’aime beaucoup le ton, les blancs qui font vraiment « interstices », les trous de mémoire, les souvenirs en filigrane et la haute couture qui en fait un texte à la fois très visuel et très émouvant.

  5. « Tu sais je me souviens de nous de l’idée de nous sur laquelle je pose quelques photos sans rapport…  » impossible de lâcher ensuite, vous nous emportez et on vous suit jusqu’au bout, bluffés. Merci.