scène primitive

La maison dans le ciel, paradis primitif dont quelques vestiges subsistent dans des souvenirs sans mots. Des bribes d’images, des rêves d’enfants ont stocké des empreintes tactiles de l’appartement du treizième étage de ma toute jeune enfance. Vision en contre plongée, il faut se coucher sur le sol pour y accéder, l’appartement se visite en rampant à partir de la salle à manger qui se trouve à un bout, jusqu’à la salle de bain pour l’instant invisible. Une immense fenêtre hors de portée donne sur le ciel, un avion trace une ligne blanche dans le bleu électrique. Mon souvenir laisse les pieds de la table sur la droite et glisse vers le couloir où s’enfilent sur un seul côté toutes les pièces de la maison et sur l’autre l’unique porte de sortie toujours fermée, qui s’ouvre de temps à autre pour la joyeuse surprise de l’arrivée de papa. La suite de la visite se perd dans le brouillard, les vestiges du couloir et des autres pièces sont obstrués de souvenirs d’autres époques, passés plus proches que je partage avec ceux qui n’ont pas connu la préhistoire de nos maisons dont, privilège de l’ainée, je suis aujourd’hui l’unique témoin vivant. L’enfance de l’appartement est contenue dans ces quelques images d’une portion de couloir, de la fenêtre du salon vue en contre plongée, de la cuisine baignée de lumière. Et puis, il y a ma chambre. Il faut aller plus loin pour trouver cette pièce, ou plutôt aller ailleurs, dans d’autres archives. La fenêtre derrière moi diffuse un soleil d’après-midi intense baignant la chambre d’une lumière blanche qui efface les contours et les détails. Seule la porte se distingue dans cet océan de lumière. Je suis debout dans le lit, je me tiens aux barreaux de bois qui m’arrivent à la taille, ou peut-être plus haut. Je tends la main vers la porte et alors que la poignée devrait être à portée de main elle reste hors d’atteinte malgré mes efforts. J’appelle. Aucun son ne sort de ma bouche. Je crie maman maman maman mais les mots restent muets. C’est un cauchemar d’enfant qui a gravé dans ma mémoire l’empreinte de la chambre dont je peux ressentir aujourd’hui encore la réalité des sensations, son atmosphère, sa lumière, ses dimensions et son volume. Une scène qui fait partie de mes souvenirs; comme d’autres vestiges du passé elle livre un témoignage de la réalité d’alors. Dans cette image, une toute petite fille terrorisée et muette continue à tendre la main vers une porte inexorablement hors de portée.

A propos de Anne Vanweddingen

Formée au journalisme, travaille dans une société d'auteurs et d'autrices depuis longtemps, j'écris depuis toujours. Dans des cahiers de brouillon, dans les marges, sur des papiers volants. Aujourd'hui, je me cite dans le texte Introspection sous verbe: "Je reprends mes cahiers, les cahiers à plumes et les autres. Je cours, j'écris, je travaille. Je cours sur les bords du trou noir comme sur les rives d'un vieux volcan. J'écris mes aventures au centre de la terre. Je vis. Je m'écris. Je décris. Je suis (d)écrite."