se donner plus de chance

Photo de Liane Metzler (sur Unsplash)

VOIR le corps qui s’arrache péniblement au fauteuil et descend le petit escalier, marche dans l’allée du jardin VOIR le corps de vieil homme, le corps usé, le corps voûté avec des mains larges et calleuses de travailleur infatigable (pour ça il a été courageux et n’a jamais compté ses heures), le corps qui se débat avec de nouvelles difficultés comme cette douleur cruelle au genou ou dans le bas du dos, comme cette peine au poignet un jour fracturé et même gravement entamé par une machine électrique (souvent on l’a vu se frotter en cet endroit pour effacer le souvenir de la blessure) VOIR dans l’entrebâillement de la porte le corps qui va finir par flancher mais qui se rend encore une fois au jardin et gratte à l’aide d’un outil à long manche qu’il a fabriqué exprès pour continuer à entretenir la terre qu’il chérit plus que tout VOIR que c’est bientôt la fin (ce que je ne veux pas accepter depuis le commencement de l’histoire), c’est le plein hiver et je suis en visite chez lui « tu as besoin de quelque chose ? – non rien, rien du tout – tu sais que je suis là si tu as besoin », mots qui hésitent à franchir la gorge raide mais tout de même ne pas répondre serait incorrect, alors il répond même s’il préférerait se taire et faire comme si je n’étais pas là, rien à ajouter à ça VOIR le silence en lui, cet espace contenu sous la peau pareille à une paroi de verre, c’est son dernier hiver, je voudrais prendre sa main la serrer mais impossible, il ne se laissera pas faire, il faudra qu’il soit mort pour ça, pourtant ce serait un geste naturel en cet instant où l’on est assis tous les deux sur le banc qu’il a construit devant la maison, juste un court moment au soleil mais ça ne dure pas, les nuages arrivent, il va falloir rentrer VOIR le ciel et ses yeux délavés se lever vers les nuages comme s’il les implorait de le prendre dans leur sillage, et moi je voudrais que ça dure des heures pour se donner plus de chance parce que rien n’est moins certain que demain, peut-être que le soleil sera encore là et peut-être que le corps de vieil homme descendra l’escalier pour rejoindre le banc, peut-être qu’elle ne sera pas encore partie et qu’elle viendra s’asseoir à côté de lui, elle lui prendra la main et il se laissera faire parce qu’il sait que c’est la dernière fois, ou bien non, mais ça c’est demain et rien n’est moins certain que demain, alors ce serait bien s’ils parlaient un peu ensemble tout de suite (juste un peu) réchauffés par le soleil timide de février bientôt mangé par les nuages, ils se diraient des choses banales, que le temps est doux pour la saison, que la terre manque d’eau ou qu’on a arraché trop de cyprès le long de la côte, mais personne ne peut plus rien pour les arbres non bien sûr VOIR ses yeux embués de larmes, corps impossible à consoler, elle voudrait que ça dure des heures pour se donner plus de chance et laisser plus de temps aux mots, mais non il ne se laissera pas faire, temps fini bientôt, VOIR cet amour entre eux qui crève les yeux    

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne et Languedoc. Certains mots lui font dresser les oreilles : peau, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit en sud Cévennes. Et voilà.

4 commentaires à propos de “se donner plus de chance”

  1. Merci pour ce très beau texte, qui donne envie de se remettre à écrire des souvenirs personnels, d’évoquer des émotions tels que vous avez su les voir et écrire. Merci aussi pour cette photo sobre et magnifique.

  2. Plaisir d’avoir votre écho, Monika… toujours si difficile de savoir si on est dans le coup ou pas. L’essentiel est de faire, d’avancer toujours un peu plus…
    Écrire d’une certaine façon serait apprendre à voir… c’était peut-être le sens de la proposition de notre maestro ?

  3. Oui, on reconnaît de loin la proposition… ce VOIR est tellement bien construi avec ces répétitions qui agissent merveilleusement, rien n’est moins sûr que demain, il ne se laissera pas faire ou qqch comme ça. C’est beau et triste et je suis très touchée justement parce que ce texte est juste écrit comme il faut pour faire vibrer. Magnifique. Merci, Françoise

  4. et que peu ou prou on a senti cela (dans l’un ou l’autre des deux corps, deux esprits évoqués)
    et puis quelle merveilleuse photo