Signes

La porte claque derrière elle qui avance déjà dans la rue. Regard en arrière. Comme toujours. Réflexe, inscrit en elle depuis la petite enfance. Regard vers le haut, premier étage, vers la petite fenêtre latérale du bow-window, cette saillie sur la rue lieu stratégique pour voir observer surveiller les passages entrées sorties de la maison. Elle devine la silhouette derrière cette fenêtre haute étroite aux doubles vitres doubles battants. Elle devine le bras qui se lève, la main qui bouge, fait signe, je t’ai vu au revoir à très vite. Tradition familiale, transmise à la jeune génération, on ne part jamais sans se retourner. Il y a toujours une silhouette derrière la vitre, protectrice, surveillante, rêveuse, encourageante autant que nostalgique. Ultime adieu avant le retour dans l’heure journée soirée ou bien plus tard dans le temps. La main bouge, les yeux suivent, le cœur aussi. Tu ne seras jamais seule, je suis avec toi, l’esprit de famille est avec toi, peut-être bien même Dieu. Parfois elle s’impatiente, autre chose à faire à penser, les copains attendent, je suis en retard, je dois courir, n’empêche quand elle a oublié de se retourner, de lever la main, de jeter un dernier regard, elle revient sur ses pas, elle rectifie, la main en drapeau au vent je suis là, elle la voit, la silhouette qui s’est attardée à la vitre, plein d’espoir, l’œil vif ou fatigué, mais fidèle au poste. L’été, la fenêtre s’ouvre en grinçant, sa mère se penche, la tête dépasse, une épaule s’avance, les mains sont volubiles papillon colibri, gaies ou tristes, le soleil rentre éclaire le visage souriant content. Et elle, en bas, plisse les yeux, rabat le bord de son chapeau, se couvre le front d’une main posée en pare-soleil, elle a chaud respire la poussière tourbillonnante de la rue calme tranquille, peu de voitures, parfois des chevaux qui passent en hennissant, en colonne, les cavaliers bien droits sur la selle, les bottes coincées dans les étriers, ça sent l’écurie on se croirait à la campagne, mais on est en plein centre-ville, il faut qu’elle y aille, pressée, va rater son tram son bus. L’hiver, la neige tombe à gros flocons, rideau blanc qui voile la rue, mais la fenêtre est là, la silhouette en ombre derrière la vitre, petit signe de la main en sautillant, les bottes dans la neige épaisse, grands pas de sept lieues pour courir vers le tram qui tinte au coin de l’avenue. Tradition. Les signes extérieurs peuvent changer, la cérémonie reste la même. Par tous les temps. Par tous les âges. Pour toute la famille. En partant à pied, à vélo, en montant en voiture. La mère veille du haut de sa fenêtre. Scrute des yeux, imprime ses visions. De la rue, on la voit, on la devine, derrière la vitre, dans son coin de couture, rangeant ses aiguilles, ses tissus, ses laines, caressant le grand piano poussé dans l’angle qui ne sert plus qu’à supporter des fleurs en vases et en pots, entassant photos et livres, pendant qu’à l’extérieur le monde s’agite. A l’intérieur, la mère règne sur son domaine. Agence, règle, gère les horaires et les journées. Ses yeux gris ne laissent rien passer. Des yeux de dompteur qui distillent discipline et amour. Qui maîtrisent les petits d’un seul battement de cil. Des yeux qui parlent, rient, questionnent. Qui sourient à la vie. Ces yeux qui s’émoussent avec le temps. Ternissent. Perdent leur force. Comme les jambes. Le corps tout entier soudain accuse sa faiblesse. Bientôt elle ne sera plus à la fenêtre, elle sera terrassée couchée dans un lit médicalisé, tubes d’acier et matelas blanc. Immobile. Seuls les yeux gris angoissés continuent à vivre dans ce visage émacié, dans ce corps squelettique. Interrogeant douloureusement. Seuls les yeux bougent encore, suivent les gestes des soignants, les caresses des proches. Disparues la force, l’assurance d’avoir raison, de faire comme il faut. Perdue la maîtrise de la vie, la sienne et celle des autres, de ceux qu’elle aime, qu’elle veut rendre heureux à tout prix. Doute, appréhension. Peur de gêner, de peser trop lourd dans la vie de famille. Résignation. Abandon. Démission. Si Dieu le veut…les yeux se fermeront. La fin. Le néant.
A la fenêtre, une autre silhouette veillera sur les adieux, d’autres yeux répondront aux signes de la main. Ailleurs, derrière d’autres fenêtres, d’autres portes, la tradition continue. La famille a tenu à transmettre le flambeau, enfants, petits-enfants se retourneront avant de partir, regard souriant, main levée joyeusement agitée dans l’air au revoir à bientôt à très vite.

A propos de Monika Espinasse

Originaire de Vienne en Autriche. Vit en Lozère. A réalisé des traductions. Aime la poésie, les nouvelles, les romans, même les romans policiers. Ecrit depuis longtemps dans le cadre des Ateliers du déluge. Est devenue accro aux ateliers de François Bon. A publié quelques nouvelles et poèmes, un manuscrit attend dans un tiroir. Aime jouer avec les mots, leur musique et l'esprit singulier de la langue française. Depuis peu, une envie de peindre, en particulier la technique des pastels. Récits de voyages pour retenir le temps. A découvert les potentiels du net depuis peu et essaie d’approfondir au fur et à mesure.

10 commentaires à propos de “Signes”

  1. Au Japon, quand on se quitte nos hôtes attendent que nous disparaissions tout à fait de leur vue pour s’eloigner à leur tour, ainsi depuis le retour j’ai pris l’habitude de me retourner plusieurs fois quand je me sépare d’amis dans la rue. Très touchée aussi par votre texte, ne sais pas écrire autrement qu’en piochant dans le vécu familial, réel ou fantasmé. Merci

  2. Merci, Caroline, pour ces mots qui réconfortent. Plonger dans le vécu familial n’est pas toujours facile, ça laisse des traces, mais il faut savoir prendre ses distances, et fantasmer, comme vous dites si bien. Et en voyage, ce qui nous enchante, c’est la découverte si riche de ce qui nous différencie, et aussi de ce qui nous lie par dessus les us et coutumes. J’espère que vous vous êtes régalée au Japon…

    • Merci, Muriel, ce rituel relie pas mal de familles, enfant, on le suit sans trop se poser de questions, parfois en renâclant, puis on transmet et cela devient un souvenir marquant, une trace dans notre histoire…

  3. Adieu était le mot prononcé quand nous sortions de la maison et la porte se refermait. Jusqu’à ce qu’on me fasse remarquer qu’il s’agissait juste d’un au revoir. Avec votre texte, ce mot est ressorti de moi. Merci Monika

    • Adieu ou au revoir, un départ est toujours une séparation, il y a celui qui reste et celui qui s’en va, pour quelques heures ou pour longtemps, peut-être pour ne jamais revenir. Gaieté ou tristesse, l’amour est présent et c’est cela qui reste en moi. Merci, Cécile, de m’avoir confié votre souvenir.

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