Le passant de soi-même

Un passant sans nom, un regard, un parfum, une silhouette, une peau, une pause arrêt, des yeux brillants, si brillants, précis. Tu te dis : je. Le tutoiement t’emporte dans les mots de distance/ombre chinoise de l’œil de soi-même/la veste de mouton retournée ; qui de la peau ?qui du muscle ? qui du sang ? JE t’ancre dans les guerriers de l’hiver qui s’étendent les uns contre les autres, troupeaux de bois morts abattus le long des rivières qui hésitent à ruisseler. Paysage intime/illusion d’un thaumaturge acariâtre ranimé par le désir immédiat. Une envie de finir ce que nul n’a commencé.

Je/Tu vas bien ? Des mots usuels, presqu’usés. Des mots d’ailleurs attendus et écrits qu’on entend par-ci par-là, ceux qui volent, te caressent, ceux qui craignent, qui te tuent. Se dire sans comprendre/ se dire  de se lever/ se dire de se coucher/ l’autre temps/ celui du sentiment discret/ celui du tremblement/ celui de la porte qui claque/ en silence/ l’autre vie/ celle qu’on écourte en dormant/ celle qui s’insinue/ celle qui se donne s’allège en riant/ l’autre cri/ dans l’image impossible/ dans l’absence sublimée/l’autre signe/ se dire le va bien[ réponse à la première question] se dire l’utopie/ se dire le banal : le soleil luit, les oiseaux chantent, ta fille a grandi[ ou ton fils, ou ton chat ou ton chien suivant l’interlocuteur]il fait chaud ce soir[ à varier suivant les saisons : il va neiger, il fait froid, il pleut, l’automne est en avance].  Je me te réponds sans arrière-pensée, pensée réflexive, pensée en arrière. Concevoir l’irréalité de la matière, les rêves façonnés sur la présence de l’en-corps. Face à la mer/fixer les vagues longtemps/regarder brusquement la terre/elle bouge/elle n’est qu’un masque, une fine couche au-dessus du magma/ la peau du feu.

Je me te remonte les séquences du temps. Enfant placide, brusques colères, décalées, un soldat en miettes, des chants souterrains. Enfant remuant, curieux, fugueur, loin déjà des obsessions des ordres. Enfant rebelle, totalement abandonné aux autres qui lui ressemblent, chaque pierre recèle un trésor, chaque caresse scintille. Menteur, diseur, raconte encore ces histoires frileuses, ces histoires sans traces : les tarentes aux yeux rouges accrochées au plafonds les soirs de sirocco, les sorcières échevelées, édentées, des marmites qui dansent, des morts qui se relèvent qui réclament leurs déjeuners aux pleureuses incrédules. Raconte encore, les tigres verts et blancs[ il jure en avoir vu, là sur le pas de la porte] les chemins de cristal qui éclairent la colline la nuit, les animaux mélomanes. Rêveur spontané au carrefour des yeux sans sommeil, une euphorie glacée, statique sans objets.

Le temps s’écoule à colmater des failles,  les rouler, les enrouler, les dérouler. Passion endormie du ressac. Rouleaux de machines qui s’écrivent dans des cycles de mémoire. Sentir les larmes des roches dans leur écrin volcanique, rouge du sang, orange du feu.

Le soleil se fond dans une nuit solitaire. Les mots rayons ont été dits sur la surface de ta peau.

Les souvenirs veillent entre les pavés vivants de ta mémoire absurde. Les bruits s’éclairent

lanternes de peu de choses.

Tu es là, bouche bée à boire l’éther qui se déverse. Les mots chevêtres, les mots lignes

s’agrippent à ton cou comme les tigres à l’envers du monde.[les verts et blancs]

Un corps suspendu dans l’Eden d’avant l’Eden. Une jungle folle de désespoirs en fuite.

Et toi au milieu de la perdition de nuit les racines te poussent entre tes doigts meurtris

à n’entendre que les bruissements profonds de la dérive des corps.

Blackout rock and roll/ des sirènes de flics «  avant  d’entendre du rock je ne savais pas que les humains existaient » une phrase de Lou Reed avec celle des lunettes noires et de l’avenir éclatant/ Je tu les mets même quand le soleil se cache/sombrer dans les dérives électriques, éclectiques. Tu penses aux peaux, celles qui te touchent, des peaux d’hommes, épaisses et douces. Un bout de papier dans une enveloppe fermée. Un corps derrière une porte fermée. Entièrement nu. Un après-midi d’été. Une chaleur qui fait craquer les boiseries de la fenêtre. L’air est tellement épais que les bruits de la rue sont assourdis. Un corps nu d’homme. Les volets sont clos. Un peu de sueur, légère sur le torse. Les yeux sont fermés. Une sieste d’été. Errance fermée aux bruits des quais derniers éclats flamboyants suffocation de sirocco dans des draps blancs mouillés lignes des corps de l’eau lignes de l’eau des corps pour souvenirs encrés sculpture déjantés d’occupant absent l’avion de 23 h traverse les larmes atrophiées baiser avec mes souvenirs étrange histoire les eaux sont profondes ces temps-ci un sillage du sexe engrangé dans des mers froides sans noms/ reprendre la route de l’asphalte, des rues mal éclairées, des cafés enfumés. Station to station de Bowie, Transeurop express de Kraftwerk, les lignes de Carzou dans la chapelle de Manosque, une toile de lignes noires, des raclements d’essieux, des bruits d’aiguillages et les souffles des vieux trains, Gabin et la « Bête Humaine ». Des usines, des entrepôts, des forêts, profondes sûrement, flash-back de mes rencontres, bords des quais, cinés, sex-shops, parcs sombres, jardins miteux, chambres inconnues, ascenseur, terrasse, naissance, retour, réverbères, lumières de nuits, de jours, sentiers de vent, promesses, four, cheminées, isolement, marques, repères, bateaux, pluies cadenassées, éclairs, sueurs, sexes, vertiges, sourd, vestiges, ruines, défense, interdit, caves, oubli, comptoirs, bouteilles, ivresses, lits, statues, buissons, enlacements, attente, délivrance, réveil, sommeil, étreintes, songes, reflets miroirs, gardien échevelé, chimères de latex, chevauchements, crissements, rails, traces, nasses, obscurité perdue. Je me te dis : il est bien tard.

Il n’y a de récit que celui qui coule en toi/j’entends des bruits fugaces voraces/ les mains se plongent dans ton corps passerelle/les liens fixent l’image  dans tes veines haineuses. Ne m’attend pas ce soir.

A propos de Guy Torrens

Guy Torrens est né en 1952 à Alger. Après des études de philosophie, il se tourne vers le métier d’éducateur auprès de jeunes délinquants. Il anime des ateliers d‘écriture créative à Marseille où il réside. L’écriture et la scène : Chanteur parolier de trois groupes de rock punk ( Fin de série, Dirty Bitch, L.V.3.S) de 1985 à 1995. Tournées principalement en Allemagne, Pologne, République Tchèque, Belgique. Das Klub. Scène vide. La nuit a digéré les derniers spectateurs. Claquements répétitifs d’un soupirail mal fermé. Rythmique minimaliste. « Port de l’angoisse, je bois tes mots, pas tes lèvres. » Les derniers mots flottent encore. Martèlement des pieds, jets de bière, éjaculations spectaculaires. L’écriture et la nécessité : Après la mort de son compagnon qui a partagé sa vie pendant 25 ans, il se consacre entièrement à l’écriture. Poèmes, romans, nouvelles, pièces de théâtre. C’est le bruit du moteur. La mort ne fait pas de bruit. Une fuite sidérée. Celle des rêves. Sombre était le jour, sombre était la nuit. On vivait dans cette opacité, propre à rendre fou, n’importe quel homme normalement constitué ; Le message arriva le matin du 2 janvier. Un cri d’année nouvelle. Anonyme. « La vie n’est qu’un sillon, celui qu’on ne peut tracer, les nuits d’errances sont des meurtres. »

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