#P10 | sons

Moi qui écoute. Moi-silence dans lequel naviguent des sons : une fréquence basse, grondement, rumeur continue, la mer pense-t-il, anneau sonore, couronne d’épines vibrantes, tiens : un choeur de derviches, une cloche de quatre coups une cloche ? Oui oui, une cloche, pense-t-il. À l’école française chez les soeurs, le dimanche tout le monde se lavait dans des grands baquets et les cloches sonnaient. Le bruit de la mer pourrait être celui d’un train, un train qui ne s’arrêterait jamais à aucune gare, il n’y aurait jamais aucun arrêt à aucune gare, il n’y aurait pas de gare jamais et le train roulerait roulerait. Ça pourrait être le Temps, aussi bien, cette voix, disons ça, partons de là, pense-t-il, le Temps, aucun arrêt, jamais, le train s’éloigne, il devient du vent. Tous les sons réverbérés, la fatigue pense-t-il, les entités, les créatures qui borborygment interjectent aboient déplacent l’air qui gémit, siffle, l’air a sifflé. Des créatures en haillons, des géants agitant leurs haillons. Des blocs de mots comme des pains de glace, durs, impénétrables, glissants, je ne comprends pas ce qu’ils disent, je me demande s’ils parlent de moi ou s’ils m’ont complètement oublié là, sur le bord de cette fontaine, si je suis devenu invisible à leurs yeux, privé de sens pour eux comme le sont leurs mots pour moi, pense-t-il, le langage de cette fontaine par contre, je le comprends. Ça resiffle. Une voix reconnaissable : OUAH, assez loin : une fois puis deux rapprochées. Un code. Qu’est-ce-que ça cache ? Grelottement bref de temps en temps, des dents qui claquent, pense-t-il et puis non : un roulement métallique sur les pavés vers la gauche et des voix plus aigues, une pâte plus acide avec ses étirements, ses contractions, ses bulles qui crèvent à la surface : choc sourd plusieurs fois répété mais pas régulier, choc mat, foncé, plusieurs fois, à intervalles différents, de différentes intensités, choc répété, obstiné, rires poussés, quelque chose lancé qui rebondit, quelque chose contre un mur, rires aigus ahah ahah, un ballon  pense-t-il, voix élastiques je traduis : jeunes, pense-t-il, et les rires aussi. On ne rit plus tant après, c’est dommage. Des rires pour rien, des rires pour rire. C’est bon. Toujours le son bref, mat, obstiné, qui rebondit et puis shlaaack ! le mur, les voix aigues se balançant, chacune de son mouvement propre déterminant le mouvement d’ensemble et vice versa. Des pas pressés, volutes, courbes entrelacées, pâte remuée, spiralée, bonbonnée, percée de loin en loin du son bref, martelé, le ballon on court pour l’attraper, pense-t-il, schlaaack, le mur. Montée chromatique, une moto peut-être, au loin. Cliquettement non identifié, cliquettement qui gagne en intensité, c’est quelqu’un qui frappe quelque chose, ou qui saute. Entrechocs des sons selon une logique mystérieuse. Voix qui se pressent, s’enlacent. Un xylophone dans les lames du haut, discours incohérent, pressant. Chaque son est une urgence à être entendu. Ce que j’entends m’assigne une place dans l’univers, place unique puisque je suis le seul à entendre ce que j’entends comme je l’entends, pense-t-il, j’existe en écoutant. Le ballon contre le mur, comme un reniflement. L’air est troué, vrillé, poinçonné par les cris des enfants. Panaches de voix dans l’espace comme des flèches de cathédrale. Sons grêles, grêle de sons mouchetés et puis d’un coup, iiiiiiiiiiiiii un cri à plusieurs, parfaitement ensemble, comme sous la baguette. Les voix passent du forte au pianissimo sans préavis, pas comme la musique auto-tunée qui vient d’être allumée, un ghetto-blaster pense-t-il, musique plate, homogène, sans changements de niveau, diffusée d’un point immobile, j’ai l’impression de l’avoir devant mes pieds, devant mes pieds à l’intérieur du mur shlaaack ! le mur. La voix du chanteur est statique, synthétique, alors que les voix de la place voyagent de la bouche de l’un jusqu’à l’oreille de l’autre. Quelqu’un souffle dans une trompe. Le son grave du début, celui du train, a complètement disparu, couvert par les bruits du ballon, le mur shlaaack, les cris des enfants, le ghetto blaster, la voix du chanteur : tout cela composant à mesure un opéra de l’Instant, Instant opera, pense-t-il. Avec des solistes et des choeurs, choeur à l’unisson, opéra très rythmé mais d’une pulse imprévisible, des rythmes qui ne concernent qu’eux-mêmes, dédaigneux de toute mesure, des voix que l’air léger porte et disperse aussitôt, dédaigneux de toute partition, de tout tempo donné. Une musique qui s’ignore elle-même, sitôt faite sitôt oubliée. Vrombissement de la moto, plus près. Les sons en eux-mêmes, quels qu’ils soient, transportent un secret, un code aussi incomphéhensible que les hiéroglyphes avant Champollion. Et même après. Percer le sens des mots est une chose, la compréhension en est une autre. Je développe au maximum ma compréhension, là, pense-t-il, je la déroule comme des câbles dressés (des antennes) vers les bruits de la place, je rayonne de mon amplitude à écouter, à tel point que bientôt je le sens je vais disparaître, happé, avalé, broyé par la grande bête bruissante de partout dans le ventre de laquelle je suis précipité, pris dans la pâte des sons, happé, avalé, broyé je vais bientôt disparaître, pense-t-il, je disparais

j’……………………………………………………………….

A propos de bizaz

chanteuse de chansons - voyageuse sans itinéraire prévu.