Une vie en quelques verbes

Je suis née, expulsée d’un ventre froid et dur. J’ai grandi et je ne m’en souviens presque pas. J’étais dans le flou, myope comme une taupe, je n’ai pas vu les détails. Je me suis ennuyée. J’ai joué dans le jardin de mes grands-parents, j’ai humé l’air frais, j’ai rencontré des tulipes colorées, je leur ai parlé. J’ai porté des lunettes dès l’âge de sept ans. Je me suis réfugiée dans une baignoire pour y créer une cabane. J’ai inventé des histoires avec mes poupées. Je suis allée à l’école, j’ai appris à lire, j’ai découvert les livres et la littérature, j’ai été éblouie. J’ai manqué de temps pour lire, je n’ai pas osé écrire, je me suis oubliée, je me suis sentie indigne. J’ai eu mes règles, j’ai senti le sang couler entre mes jambes, je me suis évanouie. J’ai eu honte, je me suis cachée, je me suis laissée faire, je n’ai pas compris les règles du jeu, j’ai fait n’importe quoi, j’ai voulu m’enfuir, je suis tombée amoureuse, j’ai été trahie, j’ai connu le désespoir, j’ai été en colère, j’ai senti la fureur en moi, j’ai vu la mort, j’ai voulu vivre, j’ai cherché le mode d’emploi, mais je ne l’ai pas trouvé, j’ai marché jusqu’à l’épuisement sur des chemins sans issue, je me suis égarée, j’ai rêvé d’un autre monde, j’ai fait la planche, j’ai nagé, j’ai senti la caresse de l’eau sur ma peau, j’ai porté des enfants en moi, j’ai accouché, j’ai tenu mes bébés dans les bras, je les ai allaités, lavés, nourris, embrassés, je me suis levée la nuit pour courir à leur chevet, j’ai eu peur pour eux, j’ai tenté de les protéger, mais je n’ai pas su les préserver de la souffrance, je me suis sentie coupable, j’ai essayé de mieux faire, j’ai paniqué et eu recours à de mauvaises solutions, mais ça je l’ai su après, j’ai rasé les murs, je n’ai pas compris et je n’ai pas été comprise, j’ai essayé d’écouter, mais je n’ai pas été entendue, je n’ai pas crié assez fort, j’ai vu le gâchis s’accomplir sous mes yeux, j’ai été impuissante, confrontée à ma lâcheté, j’ai cherché un trou pour hiberner le temps de l’hiver, mais l’hiver ne finissait pas, j’ai essayé d’avancer, un petit pas après l’autre, souvent à reculons, j’ai stagné, j’ai sombré, je n’ai pas réussi à comprendre le système, ni à y entrer, je n’ai pas voulu non plus, je n’ai pas gagné d’argent, toujours m’appauvrissant, j’ai dégringolé de l’échelle sociale, je suis restée en bas, près du sol, j’en ai profité pour planter des graines, j’ai regardé pousser celles qui ont bien voulu germer, j’ai observé les oiseaux dans le ciel, je les ai écoutés chanter, je me suis réchauffée au soleil, j’ai éprouvé le calme de la nature, la tranquillité du brin d’herbe effleuré par le vent, j’ai admiré la force du crocus qui surgit de la terre encore gelée, la persévérance du bousier qui toujours roule sa boule, j’ai ressenti la légèreté des papillons dansant de fleur en fleur, alors même si je me suis perdue dans le grand labyrinthe de la vie, je suis toujours là et je l’écris.

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4 commentaires à propos de “Une vie en quelques verbes”

  1. La tranquillité du brin d’herbe, la force du crocus, la persévérance du bousier, la légèreté des papillons… c’est exactement ce que les mots laissent passer au fur et à mesure que le texte défile ! Merci à vous pour ce partage…

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