Vivre de A à Z

A
Ailleurs. Où qu’elle soit, c’est Ailleurs qui l’attire. Partir, puis revenir. Retrouver, reprendre, revoir, revivre, recréer. Redevenir. Et puis rechanger, repartir. Prendre la porte, la porte ouverte sur le vaste monde. Dedans, dehors. Rentrer, sortir. Elle ne reste pas en place
B
Elle a toujours aimé bouger. Marcher dans les rues, courir après les trams, arpenter les chemins, monter quatre cents marches jusqu’au sommet d’un clocher, sillonner le sable chaud pour vaincre les dunes. Pour sentir le cœur battre. Pour se sentir vivre. Pour embrasser le monde
C
Elle est bien chez elle. Parmi les siens. Chaleur familiale, cocon rassurant. Douceur, régularité, ordre. Tout est à sa place quand elle revient. Elle redevient la fille de la maison, l’aînée de la fratrie, on lui garde sa place, on lui fait de la place pour ses enfants, son mari. Le cocon est assez grand pour contenir une grande famille. Les fêtes, les rassemblements, elle les aime. Et puis s’en va. S’en va revivre une autre vie, celle qu’elle a trouvée ailleurs
Ne pas oublier le Ciel ! Couleur bleue dans toutes ses nuances, du glacé jusqu’au mauve, et aussi du rouge feu carmin bordeaux sang au soleil couchant, et encore noir dans une nuit bleue, tutoyant les étoiles, traçant les constellations, elle se rappelle une nuit d’hiver couchée dans un pré avec son petit garçon, tous les deux emmitouflés dans des couvertures, passionnés, cherchant à s’orienter dans ce ciel noir et pur piqué de bijoux étincelants, Orion en face juste au-dessus de la montagne, étoiles rouges, bleues ou blanches, rubis et diamants dans un écrin de velours sombre, légendes et science mêlées, fondues, les mots et les chiffres étonnants de précision dans cet espace universel, les planètes suivant leur voie sur des rails immuables, science ou poésie, elle a une préférence, mais tout l’émerveille, les nuages jouent avec la lune, l’éternité n’est pas loin…( et voilà le E)
L
Liberté, cette liberté chérie qu’elle a prise, et qu’elle a rendue de son plein gré, s’attachant des liens nouveaux, précieux, pas de cocon, mais des engagements, des promesses et des dons, elle y gagne de l’amour au multiple, des attaches dans les deux sens du mot, elle s’attache, elle s’enchaîne, non, c’est trop fort, mais son indépendance est grignotée de jour en jour. La maisonnée lui tend les bras, elle aime et parfois c’en est trop, de l’air, moi aussi, je veux une vie juste à moi, respirer, m’évader, avoir du temps pour rêver
M
Elle ne se retrouve pas dans l’image de la Mère, de sa mère, tenir les rênes, organiser, statuer, une vocation de mère de famille à plein temps, à pleines pensées, les projets ficelés, annoncés, il n’y a plus qu’à acquiescer, tout est prévu, ma chérie, c’est comme ça qu’il faut faire, qu’il faut vivre, regarde les amis, regarde les voisins, c’est ça, la vie ! Il faudra aimer sans juger, plus tard, un jour
P
Partir, puis revenir. Prendre la porte. Puis rentrer. Par une autre porte. Par une porte qui doit rester entrouverte. D’ailleurs l’été, elle est toujours ouverte, avantage de la campagne et du soleil. Campagne, soleil, jardin, fleurs, la nature lui tend les bras. Un peu sauvage, rocailleux. Un beau paysage. Mais d’un coup, lui manquent les rues, les palais, les musées, les cafés, la ville, des sons mélodieux d’autrefois, des notes de musique, un air de Piano qui s’échappe par une fenêtre qui la fait retomber en enfance, leçons de piano, exercices de Czerny, petites fugues de Bach, et puis Beethoven, grand bonheur de ces accords puissants, de cette joie mêlée de souffrance, et puis les valses pleines de nostalgie de Chopin et enfin les valses de Strauss, les valses de Vienne qui enchantent et étourdissent, tourbillon plein d’élégance sous les lumières dorées des salles de bal. Souvenir inoubliable, ancré dans la mémoire, dans le corps même qui vibre encore en se souvenant.
R
Regarder la rue, revoir la fenêtre, rêver la rose rouge, refaire le monde, rebondir sur les différences, retenir, rassembler, recueillir, relier, réinventer
S
Souvenir. Se souvenir. Sans s’appesantir. Avec légèreté. Sans regrets. Mais peu à peu, le passé prend sa revanche et revient vers elle. Tout doucement. Elle relit des lettres qu’elle a gardées, des livres qu’elle a aimés dans sa langue qu’on dit maternelle, mais que son père lui a léguée dans tous ces échanges culturels dont elle se souvient encore. Et elle sent comme cette langue, cette musique, est ancrée en elle, au fond, bien au fond
T
Le temps passe, le temps presse, le temps court comme elle. Il faudrait se poser, mais elle court. Elle court, mais le temps la rattrape. Cela va trop vite, on est déjà loin, tout est bien rempli, c’est déjà ça, plein de choses dans le panier de la vie, mais elle en voudrait encore. Plus le temps passe, plus il passe vite. S’accélère. Demain, c’est déjà hier. Les petits sont grands, vivent leur vie, ont aussi des petits, qui grandissent si vite, mélancolie, nostalgie du hier et jouissance du demain, encore un peu, un petit moment… Laisser une trace, des souvenirs, qu’est-ce qui restera d’elle ?
V
Voyage dès qu’elle peut, collectionne les images, les impressions, les rencontres. Hume, aspire, avale. Marche, regarde, apprend. Ecrit des poèmes. Peint des lumières. Savoure les nuits à la belle étoile, les sables dorés et les mers émeraudes. Découvre des villes, des îles, des jardins. Histoire et légendes. Kaléidoscope qui tourne dans sa tête. Puzzle de noms qui chantent, Tokaj et Czardas, Balaton et Puszta, sous les ponts coule la Seine, couleurs de Sienne, temples de Sicile, nuraghe de Sardaigne, et la Grèce qu’elle n’a toujours pas vue, rêve depuis des années, le temps passe, le temps presse, pourquoi cette envie, aller voir, vivre le lieu, chavirer d’émotion, comme c’est romantique, ou vieux jeu, inutile, cela donne des ailes ou des regrets ? Elle écrira des lettres, des histoires, elle en fera des chansons, ou elle gardera tout pour elle, pour se nourrir, juste pour se nourrir…
Villes. Mais avant tout sa ville, Vienne, l’impériale qui sanctifie un passé prestigieux, mouvementé, et cherche à bâtir un avenir dans l’air du temps. Ville verte aux parcs innombrables, ceinturée de forêts. Ville d’art aux noms connus, célébrés. Klimt, Schiele, Hundertwasser. Mozart, Beethoven, Mahler. Théâtres, orchestres, musées, monuments, églises romanes, clochers gothiques, coupoles baroques. Et la fameuse « Gemütlichkeit », intimité, bien-être, bien-vivre, nonchalance un peu râleuse dans cette métropole à taille humaine…
Elle se posera dans un café Viennois, commandera un café parmi les nombreuses appellations pittoresques et savourera un strudel aux pommes surmonté d’un dôme de crème Chantilly toute blanche, toute douce
Z
Zut ! Aurais-je fait du zèle ?

A propos de Monika Espinasse

Originaire de Vienne en Autriche. Vit en Lozère. A réalisé des traductions. Aime la poésie, les nouvelles, les romans, même les romans policiers. Ecrit depuis longtemps dans le cadre des Ateliers du déluge. Est devenue accro aux ateliers de François Bon. A publié quelques nouvelles et poèmes, un manuscrit attend dans un tiroir. Aime jouer avec les mots, leur musique et l'esprit singulier de la langue française. Depuis peu, une envie de peindre, en particulier la technique des pastels. Récits de voyages pour retenir le temps. A découvert les potentiels du net depuis peu et essaie d’approfondir au fur et à mesure.

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