par le devant du corps debout

françoise renaud, 27 juin 2019

DEVANT y penser toute la nuit en rêver et l’écrire au matin DEVANT quelque chose d’important pour éviter de se prendre les pieds dans le tapis DEVANT et non derrière ou sur le côté ou pire encore en l’air ou dans le suspens de l’air DEVANT tout ce qui s’offre au sol par le DEVANT du corps qui voudrait avancer en dépit des difficultés DEVANT corps debout sur le seuil qui hésite face aux obstacles du chantier interminable censé améliorer la vie des habitants après oui sans doute on veut bien y croire mais en attendant il est juste question de porter plus loin le corps de l’arracher à ce pas de porte qui domine la trace de la tranchée rebouchée hâtivement DEVANT essayer d’avancer en direction de la place deux cent mètres plus loin et monter dans la voiture pour aller faire des courses ou se rendre à un rendez-vous le corps tourné dans le bon sens c’est-à-dire allant marchant se risquant pas à pas et puis le reste à la suite DEVANT tout ce qui se propose entre deux murs car plus de trottoirs et avec ça bien décidé à être prudent et à porter son attention sur chaque caillou chaque plaque d’égout chaque obstacle sillon ornière fracture ouverte dans le sol remué x fois par les pelleteuses vous savez ces petits engins qui peuvent s’engager dans les ruelles et creuser à tout-va sans se préoccuper des corps debout qui veulent vaquer à leurs occupations coûte que coûte tant bien que mal DEVANT avec le meilleur de leur volonté et le meilleur de leurs forces sans compter les cinq sens mobilisés DEVANT DEVANT six lettres toutes simples pourtant et modestes posées l’une à côté de l’autre qui parlent de cette zone géographique si proche qu’on peut la toucher de la main et l’appréhender des deux pieds avec c’est vrai beaucoup de prudence et une certaine détermination étant donné l’état actuel des choses DEVANT corps dressé DEVANT ose aller DEVANT grimace s’arrête repart poursuit DEVANT autant que possible sa destinée car une fois engagé il faut continuer d’une façon ou d’une autre pour se sortir de la panade DEVANT c’est souvent le plus simple DEVANT mot pareil à un rempart contre lequel il faut lutter de même contre la pluie contre le temps et chacun sait combien chaque respiration compte chaque foulée chaque pas gagné sur ce sol fissuré brûlant chamboulé et il y a ce sentiment qui vient DEVANT dressé parfois vaincu découragé DEVANT oui cette sensation bouleversante qu’aller c’est rester debout DEVANT c’est vivre c’est progresser autant que possible entre les trottoirs réduits en cendres sous un ciel pas plus large qu’un ruban découpé par les hautes murailles noires des maisons DEVANT parce qu’on n’a pas le choix et toujours le visage attentif tourné vers le sol et puis progressivement se redressant et déposant les yeux un peu plus loin DEVANT justement oh seulement quelques mètres jusqu’à découvrir l’entrée de la ruelle la première à droite défoncée elle aussi et les portes poussiéreuses et les rambardes déformées qui ne servent plus à rien alors s’efforcer de regarder plus loin en redressant progressivement la tête la bouche les yeux DEVANT comme cherchant refuge et on se dit qu’on est presque arrivé encore un effort et bientôt la délivrance on hurle DEVANT DEVANT comme posté en proue de navire pour donner les ordres de mouvement en fonction des vagues et des vents de la mer et on ose décoller le regard encore un peu depuis la terre plus haut DEVANT DEVANT juste DEVANT soi DEVANT corps DEVANT là-bas pour envisager finalement la façade de l’église ou la terrasse du café avec des gens qui lèvent la main pour saluer sans doute mais on les reconnaît pas tout de suite car on craint encore de lâcher le sol des yeux bien qu’on se soit un peu habitué à autant de difficultés depuis le temps que ça dure tout ça mais oui le corps debout craint au plus profond de lui de heurter buter chuter se fracasser se tordre DEVANT se couronner les genoux se casser les dents se foutre en l’air quoi DEVANT c’est comme inscrit dans la chair et plus loin le flanc de la ville bâti il y a longtemps murets bâtiments places organisées l’air de rien alors on s’arrête on s’assoit un moment sur un bloc de pierre on regarde on prend de l’air DEVANT non pas qu’on renonce mais c’est le mieux de s’arrêter pour regarder tout ce qui dépasse du sol et s’agite à l’entour sans prendre de risques inutiles et saluer tranquillement les gens assis au café oui c’est bien comme ça DEVANT avec le cœur palpitant et le monde qui paraît alors dans toute sa splendeur avec le gris des murs et la lumière forte et drue qui tombe comme une pluie

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne et Languedoc. Certains mots lui font dresser les oreilles : peau, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit en sud Cévennes. Et voilà.

3 commentaires à propos de “par le devant du corps debout”

  1. Rétroliens : proposition #02 | un parpaing de phrase – Tiers Livre, les ateliers en ligne

  2. Bonjour Françoise. Je comprends d’où vous vient ce texte… Et je constate à la lecture combien il est universel dans l’envie du corps pour DEVANT et le balancement entre ce désir et l’obligation de regarder où on met les pieds. Tellement bien rendu ici. Une lecture faite avec mon corps. Merci