De la place St Michel avec son lot d’étudiants et de touristes mélangés aux Parisiens, quelques dizaines d’années plus tard de rares Parisiens mélangés aux touristes, quelques dizaines d’années plus tôt seulement des files d’attentes d’étudiants patients, on accède à cette grande librairie après avoir lu les titres du jour au kiosque de la sortie du métro.
Par les escaliers roulants on traverse les étages de livres grands formats, d’abord ceux concernant le Paris touristique, puis les romans en vogue, les conseils de développement personnel, la médecine douce, la littérature française et étrangère, la philosophie la poésie les livres pour étudier classés par matières. Caché derrière un rayonnage un petit escalier de bois en colimaçon mène au dernier étage, le quatrième. Là, on est soudain soulagé de l’agitation car saisis par le silence du lieu, par l’absence d’intrus, les individus présents connaissant l’escalier dérobé, venant chercher la littérature pour elle-même puisque qu’il n’y a que des livres de poche en aucun cas destinés à briller dans un rayonnage par leur édition leur nouveauté leur couverture leur taille ou leur couleur. Et, prolongement voluptueux du silence, une grande partie des livres est d’occasion, mêlée au neuf, le classement étant réalisé par auteur et catégorie de littérature sans distinction de prix, ce qui ouvre soudain largement et totalement tout le champ du butinage. C’est pour cela qu’on est monté.
En cas de manque persistant, car on est venu pour combler un manque sans savoir quel est le livre qui va remplir ce rôle, on redescend rapidement l’escalier masqué puis le grand escalier, on traverse les étages de plus en plus peuplés d’humains bruyants au fur et à mesure qu’on approche de la sortie. Sachant que le vide intérieur va se poursuivre s’il n’obtient satiété, on remonte rapidement le boulevard sur le trottoir de droite jusqu’à la librairie Joseph Gibert. Cet autre labyrinthe mélange aussi le neuf et l’occasion, ce qui nous permet de butiner jusqu’à saturation sans être d’emblée découragé par les prix d’un rayon. On finit toujours par trouver, souvent des livres imprévus auxquels déjà l’on s’attache, personne ne nous a blâmé si l’on a lu longtemps sans nous décider, car finalement notre liste initiale comportait beaucoup trop de littérature difficile ou insipide ne pouvant satisfaire le manque à ce moment précis, littérature qui attendait depuis la province d’être librement consultée, les conseils des uns ne faisant pas le bonheur des autres.
Plus discrète dans une rue étroite et peu fréquentée, dans ce bourg de montagne nommé Châteauroux-les-Alpes, se trouve l’épicerie littéraire. On y entre par une porte vitrée à poignée, qui fait tinter une clochette ancienne avertissant les vendeurs de notre présence. On trouve des productions locales de vin, miel, farine, ballotine de truite mais aussi des livres neufs et une très grande collection de livres d’occasion de tous genres littéraires, organisée par un libraire-berger savant et discret. Ici les livres neufs sont choisis en fonction des valeurs prônées par les éditions Gros Textes dont c’est aussi le local : éditions marginales et alternatives, genres littéraires négligés (poésie, nouvelle, théâtre), livres de résistance au capitalisme (décroissance, antiproductivisme). La valeur prix : le plus bas possible en ce qui concerne l’occasion, le prix unique des librairies en ce qui concerne le neuf.
C’est ainsi qu’on entre pour un roman de détente et qu’on ressort avec tous les écrits politiques de Victor Hugo en petite collection reliée cuir, un manque fondamental qu’on ne s’était jamais formulé soudain définitivement comblé.