#livre #03 | Butinages

De la place St Michel avec son lot d’étudiants et de touristes mélangés aux Parisiens, quelques dizaines d’années plus tard de rares Parisiens mélangés aux touristes, quelques dizaines d’années plus tôt des files d’attentes d’étudiants patients, on accède à cette grande librairie après avoir lu les titres du jour au kiosque de la sortie du métro.
Par les escaliers roulants on traverse les étages de livres grands formats, d’abord sur le Paris touristique,  puis viennent les romans en vogue, les conseils de développement personnel et de médecine douce, la littérature française et étrangère, la philosophie la poésie les livres pour étudier classés par matières. Caché derrière un rayonnage un petit escalier de bois en colimaçon, dans lequel ne passe qu’une seule personne à la fois, mène au dernier étage, le quatrième. Là, on est soudain soulagé de l’agitation car saisis par le silence du lieu, prolongement naturel du livre, par l’absence d’intrus, les individus présents étant connaisseurs de l’escalier dérobé, venant chercher la littérature pour elle-même puisque qu’il n’y a que des livres de poche en aucun cas destinés à briller dans un rayonnage par leur édition leur nouveauté leur couverture leur taille ou leur couleur. Et, prolongement voluptueux du silence, une grande partie des livres est d’occasion, mêlée au neuf, le classement étant réalisé par auteur et catégorie de littérature sans distinction de prix, ce qui ouvre soudain largement et totalement tout le champ du butinage. C’est pour cela qu’on est monté.

En cas de manque persistant, car on est venu pour combler un besoin et on ne sait quel est le livre qui va nous réjouir mais on sait qu’on ne l’a pas trouvé, on sait par contre que le vide intérieur va se poursuivre jusqu’à obtention d’une satiété, on redescend rapidement l’escalier masqué puis le grand escalier, on traverse les étages de plus en plus peuplés d’humains bruyants au fur et à mesure qu’on approche de la sortie. On remonte alors le boulevard St Michel sur le trottoir de droite moins fréquenté que celui de gauche, jusqu’à la librairie Joseph Gibert. Cet autre labyrinthe a aussi pour très grand avantage de mélanger le neuf et l’occasion, ce qui nous permet par ricochet de butiner jusqu’à saturation, car toute découverte devient possible. Du bonheur, on en trouve toujours, personne ne nous blâme du regard si l’on a lu pendant une heure sans rien acheter car finalement notre liste de possibles comportait beaucoup trop de livres difficiles ou insipides ne pouvant satisfaire le manque à ce moment précis, livres qui attendaient depuis la province d’être librement consultés avant d’être achetés, les conseils des uns ne faisant pas le bonheur des autres.
 
Plus discrète dans une rue étroite et peu fréquentée, dans ce bourg de montagne nommé Châteauroux-les-Alpes, se trouve l’épicerie littéraire. On y entre par une porte vitrée à poignée, qui fait tinter une clochette ancienne avertissant les vendeurs de notre présence. On trouve des productions locales de vin, miel, farine, ballotine de truite mais aussi des livres neufs et une très grande collection de livres d’occasion de tous genres littéraires, organisée par un libraire-berger savant et discret. Attention ici les livres neufs sont choisis en fonction des valeurs prônées par les éditions Gros Textes dont c’est aussi le local : éditions marginales et alternatives, genres littéraires négligés (poésie, nouvelle, théâtre), livres de résistance au capitalisme (décroissance, antiproductivisme). La valeur prix : le plus bas possible en ce qui concerne l’occasion, le prix unique des librairies en ce qui concerne le neuf. C’est ainsi qu’on entre pour un roman de détente et qu’on ressort avec tous les écrits politiques de Victor Hugo en petite collection reliée cuir, un manque fondamental qu’on ne s’était jamais formulé soudain définitivement comblé.

A propos de Valèrie Mondamert

J'anime des ateliers d'écriture dans les Alpes de Haute-Provence depuis 20 ans, (DU d'animateur en atelier d'écriture en 2006, à Marseille), je suis prof de musique et je mêle avec joie les deux fonctions. J'ai publié des récits.

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