1978/11210 – LE SILENCE DES LOCATIONS

Le silence des locations. Les stores baissés. Sept, huit, neuf, dix traits de lumière sur le carrelage à midi. Dans cette pénombre avançons là où personne ne viendra avant le 1er juillet poser ses bagages. Le crépi beige et le verre fumé – crépi des façades où les mains s’écorchent repris et lissé sur les murs intérieurs, verre fumé des balcons. Au sol dalles blanches, fraîches en toutes saisons. Les placards suspendus, la vaisselle qu’ils contiennent. Fixée sur la porte de droite, glissée dans une pochette transparente, la liste au normographe : tant d’assiettes, tant de verres, tant de fourchettes, de cuillères et de couteaux, tant de plats en pyrex. À chaque ouverture l’injonction de remplacer le cassé. Le papier gaufré, un peu collant, à l’intérieur punaisé. L’odeur de désinfectant confiné dans ces placards ouverts deux mois par an. Le reste, tout ce que l’évidence fonctionnelle impose a quasiment disparu : la table, les quatre chaises, la salle de bain, les WC. De la chambre il reste l’odeur de pin ciré du cosy, la fine couverture bleue en chenille de coton (cette douceur aux heures de la nuit où la chaleur retombe), au lever le pied sur le carrelage frais. L’absence de soi dans cette location. Août trop court pour y imposer sa marque. Cette impression qu’on loue du temps et que cet impalpable seul nous est accordé, que rien ne doit survivre au 31 août. On pourra rentrer le soir du sable jusqu’aux genoux, faire sécher les serviettes boueuses sur le balcon, briser une bouteille de monoï sur le carrelage de la salle de bain, rien n’aura pris de nous, rien. L’hostilité des lieux nous aura refusé l’empreinte du souvenir.

A propos de Xavier Georgin

Xavier GEORGIN est auteur et bibliothécaire. Il écrit des textes où se rencontrent histoires familiales et traces dans l’espace urbain puis les met en son et en images sur son site internet www.xaviergeorgin.fr

2 commentaires à propos de “1978/11210 – LE SILENCE DES LOCATIONS”

  1. A lecture de votre texte très bien senti, je pense aux lieux inhabitables de Perec … il n’avait pas répertorié – de mémoire – toute cette tristesse de la fonctionnalité. Heureusement de fonction à fiction, il n’y a que quelques lettres à subvertir. Merci donc de me donner à lire et à divaguer 🙂

  2. Belle phrase qui clôt ce texte chargé du vide au fonctionnel poussé jusqu’à l’absurde, jusqu’à « refuser l’empreinte du souvenir ». Merci pour cette lecture.