# 40 Jours # 36 | reste(s)

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il suffit de prendre l’avenue (toponyme de prénom biblique) elle part du boulevard c’est une impasse et dès la droite, après la barrière, un lieu

– des cailloux blancs : c’est là qu’on posa les restes d’un acteur et réalisateur de cinéma grandiloquent et drôle – parfois j’en prends trois – passer sous le pont bleu (au dessus

de celui-ci la vie qui va toujours /vive la vie vive l’amour disait le fou chantant) – sinon, il s’en trouve dans les allées, il suffit de se pencher et d’en ramasser un ici ou là – c’est suffisant parce que de fleurs, non, pas de fleur – non – au rond-point

prendre à droite, monter à l’étage, suivre le chemin, prendre la deuxième allée, là où reposent ces restes : il y aurait là ceux de celui qui me donnait à boire la mousse de sa bière; ceux de celui qui demandait en souriant à peine aux gens qui passaient par là, arrêtant sa voiture, ouvrant la vitre « pardon la rue kitourne ? Vous connaissez ? », les enfants à l’arrière pouffaient, ils étaient jeunes petits bruns gais heureux sans doute et il embrayait devant le « non » de la tête du passant; ceux aussi de deux petits enfants et de leur mère (le monde est trop triste tu sais parfois); ceux de celle qui se promenait rue du faubourg saint-ho et décidait que ceci était manqué (Lanvin) cela pas si mal (Dior) bah (Chanel) joli (Balanciaga) raté (en cherchant Courrèges, faire « couturier » dans la demande amène à des retoucheries – il arrive qu’on fréquente celle de la rue des Goncourt) passer avec elle devant ces sacs (Morabito) se souvenir de son pas décidé, de sa marche volontaire, de ses gants noirs de pécari et de ses lunettes de soleil (et cette chanson si magnifique qui illustre tant cette classe, cette autre classe mais aux mêmes signes, cette volonté, ce charme, cet amour de la vie) ; ils sont là ensemble

– ce sont des bizarreries – un petit caillou au coin – ce sont gens bizarres – redescendre, passer devant celle des restes du vieux musicien et sa musique fantastique – son prénom rime avec celui des grands-pères – prendre cette allée

plus loin sur la gauche, il y a là comme couché noir un monolithe (on y fit inscrire en lettres d’or le prénom et les dates de naissance (à Tunis), et de mort (assassiné à Auschwitz) du grand-père inconnu) – il y a là ces poussières qui étaient et restent de sa femme et de ses trois fils (l’aîné – c’est lui – disparu, trop tôt, le premier) – un petit caillou – il faut cependant qu’il fasse beau pour qu’on s’y promène – c’est souvent l’intersaison et personne ne pourrait empêcher qu’on préfère le printemps – on pourrait y ajouter les dates, les circonstances, les efforts qu’il fallut faire pour mener ces gens à l’âge adulte, penser avec tristesse à ceux qui n’y parvinrent pas – notamment au premier pas de cette procession absurde le fils d’un de ses frères à elle, lui-même au flanc de la colline de Saint-Cloud, ou de Meudon, lui-même seul dans son voyage vers rien – qu’en sait-on ? – rien – continuer vers le nord, sur l’avenue, obliquer

vers la droite, au troisième ou quatrième rang, cette disposition en rang n’a aucune valeur, ne correspond à rien, ne sert qu’à peu – il n’y a rien, rien n’est écrit sur cette pierre grise, mais dessous probablement (irait-on vérifier ?) ceux de sa mère et d’elle, isolés là, sans appartenance à aucune des deux familles, – un petit caillou – et peut-être moi-même, les miens, peut-être

il y a quelque chose de ravissant dans ces exercices mais peut-être bien aussi de déchirant et d'inutile - l'utilité n'est pas une mesure, de rien, et on n'adoptera pas de logique ou de stratégie (quel mot hypocrite) comptable - les évoquer, elle et lui, et leur familles, et leurs dernières demeures comme on dit (dans demeure il y a quelque chose qui rend caduque l'inexorabilité des choses) - il y a cette croyance naïve qui voudrait que tant qu'on pense à ceux et celles qu'on aime qu'on a aimées qu'on aime encore tant qu'on y pense ils non plus qu'elles ne meurent - le recours aux images parce qu'elles sont là et qu'on peut en disposer, ce n'est pas de jeu en atelier d'écriture mais est-ce écriture ? et surtout, est-ce bien jeu ? De retour après quelques semaines sur la rive nord-est de cette mer qui baigne mais en son sud les précédents exercices, je me demande devant l'inanité de toute chose, je me demande à quoi peut bien servir de se retourner ainsi vers l'enfance, vers ce mois-là de cette année-là et les souvenirs que j'en ai encore - je n'ai pas relu le "métis composite" et autre je ne me souviens plus, je ne cherche pas, texte écrit pour je ne sais quelle demande de résidence (il y était fait mention, cependant, du fait que le représentant colon (il n'y a pas d'autre adjectif, si ?) qui vivait fastueusement en son pied-à-terre du haut de l'avenue - défendue de nos jours par des auto-mitrailleuses, devenue de nos jours ambassade ou consulat - c'est déjà la 37) ce représentant donc, ce préfet était intitulé "résident général") - j'y parlai de ce grand oncle (où se trouvent donc ses restes à lui ?) - le frère de son père (dans le cahier 44-45 figure cette ligne 
28 Reçu visite Tonton E. à Boofsheim
qui a frappé ma mémoire - le 28 février 45 du siècle précédent, la guerre et lui qui avait vingt-deux ans, elle qui n'en avait pas vingt, qui sait s'ils se connaissaient alors - cette rencontre, cette visite de cet oncle, à des milliers de kilomètres de leur pays - en tout cas, la discipline de l'écriture au jour le jour a été rompue, on y reviendra - rien, jamais, rien n'est jamais fini : c'est comme si je m'adressais à ces fantômes en leur demandant de ne pas m'abandonner sur ce monde absurde 
    

A propos de Piero Cohen-Hadria

(c'est plus facile avec les liens) la bio ça peut-être là : https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article625#nb10 et le site plutôt là : http://www.pendantleweekend.net/

4 commentaires à propos de “# 40 Jours # 36 | reste(s)”

  1. “je me demande à quoi peut bien servir de se retourner ainsi vers l’enfance, vers ce mois-là de cette année-là et les souvenirs que j’en ai encore? … rien, jamais, rien n’est jamais fini : c’est si je m’adressais à ces fantômes en leur demandant de ne pas m’abandonner sur ce monde absurde ”
    C’est un très beau texte Piero avec pas mal de questions. Merci. Et ceux et celle(s) de la mousse de bière (dont on fait aussi les moustaches ) aux gants de pécari (avec l’amour de la vie) se dessinent en contre jour dans l’allée aux cailloux .

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