autobiographies #11 | dressing

La chambre parentale n’est plus qu’un cube sans vie, sur les murs les traces laissées par l’accrochage de tableaux, sinon rien. Reste à vider quelques vêtements oubliés dans le dressing. Une corvée.

De Lui

Une veste d’intérieur fantôme sur cintre dans ses poches des mouchoirs en papier en boule un briquet en or signé Dupont son briquet une flamme encore et pas de gauloises à allumer les unes après les autres il aurait pu chanter avec Ferré : T’es une copine de patachon / T’es ma Gauloise, t’es mon tison / T’es ma Gauloise, t’es mon patron / Tes bien à l’aise sous mon briquet… Il ne chantait pas. Il détestait Ferré. Lui tel un lord anglais dans sa veste si douce éclairée par le satin lumineux des revers en satin et près de lui un cendrier de cristal. Tiens, un trou sur la manche, saleté de cigarettes. Il en est mort.

Des cravates en attente de son cou à serrer en soie en laine rayées fleuries à carreaux à pois un imprimé cheval… et leurs frères les nœuds papillon légèreté de leurs formes et noirceur assumée insectes étranges prêts à l’envol vers quels cérémonies banquets réveillons événements ?

Des bretelles par flopées les tirer les faire claquer les imaginer fouets une belle flopée de coups les abandonner à leur sort à leur inutilité désaffectées elles n’ont plus à à retenir son pantalon sur sa grosse bedaine de bon vivant

Des mouchoirs ceux d’allure paysanne gros carreaux bleus et rouges mouchoirs pour méchants rhumes les autres chics blancs soyeux légers dans leur angle gauche des initiales brodées à la main L.D.

Un caleçon solitaire oublié sans doute se réclamant du même propriétaire sur sa ceinture les initiales L.D. brodées. Dans la peur de le perdre ? Où ? Quand ? Comment ? Mystère.

Une petite boîte en bois précieux des boutons de manchettes souvent dépareillés des épingles à cravate une montre de gousset ancienne au remontoir cassé une chevalière d’or massive un diamant serti presque une arme de poing une alliance une photo d’identité lui jeune l’air concentré une longue mèche de cheveux cache son front si beau on dirait un acteur américain, Gary Grant peut-être.

D’Elle

Une robe de soirée longue une robe de sirène ajustée jusqu’aux genoux puis s’évasant en une légère traîne faille noire et dentelle pailletée mettant en valeur sa peau de blonde sa poitrine généreuse son désir d’être belle pour lui qu’il soit fière d’elle qu’ensemble ils fêtent le nouvel an dans un cadre enchanteur qu’ils dansent ensemble comme aux premiers jours de leur amour. Lui en smoking bras protecteur sur ses épaules nues. Les enfants seuls à la maison avec la bonne qui grommelle.

Un manteau de vison : c’était son rêve en avoir un c’était sa gloire. Brun foncé. Il est lourd bien adapté aux froids sibériens un mois par an peut-être à la température de Marseille oui en février certaines années on se souvient de 1956 la ville était prise sous les glaces. Sinon ? Le malheureux perd ses poils.

Un carton à chapeaux en toile cirée bleu marine bordée d’un liseré grenat. À l’intérieur une odeur d’autrefois. Des merveilles. Un bibi en laine noire plumes et résille Un feutre en velours bordeaux ruban en gros grain et plume de faisan. Une capeline en paille vernis beige et ses épis de blé en tulle. Tout au fond des épingles à chapeaux piquées sur un coussin. Vite refermer trop d’émotion son souvenir d’elle devant son miroir essayant ses chapeaux impatiente : dis, lequel ? Dis ?

Et tout contre la porte en attente d’être chaussées des babouches rose cendré ourlées de duvet de cygne dignes d’une sultane ottomane précieuses à enfiler le matin au réveil après une nuit d’amour ou pour rejoindre le soir son bien aimé lui chaussé de mules d’un vernis éclatant flaques de lumière raffinées et cependant viriles.

Assez, impossible de continuer cet inventaire. Appeler un vieille cousine, une amie d’elle, un inconnu, Emmaüs, l’abbé Pierre, le Secours Populaire… Fuir… Tout laisser… Ne rien emporter… Fuir


Laisser un commentaire