#9 en noir et blanc

Photo rectangulaire, petit côté horizontal, au premier plan le trait blanc d’un pied de micro divise le rectangle sur presque toute sa hauteur, il est légèrement incliné vers la gauche. Le micro qui le surmonte est très éclairé, blanc lui aussi, on distingue nettement le cercle de métal sur la boule à son extrémité. À côté de la brillance de ce blanc, le visage derrière le micro paraît gris, comme repoussé en arrière en même temps que le reste du corps, par l’inclinaison du pied de micro, vers le halo de lumière qui nimbe le contour d’une tignasse épaisse, frisée, dont l’ombre noire couvre le front et une partie de la joue droite. La joue gauche est mangée par le micro. Le regard tente de percer l’ombre noire qui couvre les sourcils, il est brillant, comme des yeux sur le point de pleurer. Aucun apprêt, aucun désir de plaire ou même de convaincre n’émane de la silhouette debout, très droite, presque au garde à vous, le costume est des plus banals, asexué, pantalon et blouson en jean ou en cuir. Sur le blouson ouvert se détachent en blanc les surpiqures qui bordent les poches, le col et les deux pans le long desquels s’alignent les boutons en métal face à leurs boutonnières, encadrant une grande fleur imprimée sur la chemise claire dont l’encolure est large et fermée par un cordon, comme en portaient ces années-là – Spa 1971, au dos de la photographie – les filles comme les garçons. Les bras pendent de chaque côté du corps, couverts jusqu’à la jointure des doigts par les lourdes manches. Le seul bijou est un anneau à l’index de la main droite. Il ou elle ? Difficile à dire. La silhouette est fragile et les mains très fines, mais une force émane de la posture, c’est quelqu’un qui se dresse. Prenez vos rêves pour des réalités. Qui refuse le monde tout en s’adressant à lui. Je ne suis pas des vôtres et je suis là. Je suis là et je ne suis pas des vôtres. Ainsi le veut la philosophie de l’époque. Les taches de lumière qui marquent les épaules et le contour du casque de cheveux nimbe la silhouette d’une solitude. En bas à droite, au second plan et un peu dans le flou, un nœud papillon se détache sur un plastron blanc mais le musicien ne joue pas, la voix dans le micro est nue, sans accompagnement. Le regard est droit, cherchant l’endroit où c’est trop loin pour revenir.

Le tapis

Stamp registration N° 1541 – COPYRIGHT PHOTOGRAPH by KILBY – SUSSEX 1975

en faisant pivoter la photo de 180 °, on voit, tendu au plafond, un tapis dont les larges rayures sont décorées de motifs géométriques répétés. À ce tapis, sont accrochés par les genoux, tête en bas, quatre hommes, une femme et un petit enfant assis en tailleur. On reconnaît la femme à la finesse du visage triangulaire, menton tendu, mis en lumière par le caftan noir qu’elle porte, richement orné de broderies claires qui pourraient être en or mais ressortent en blanc sur le cliché. En bas de la photo, une succession de poutres parallèles, comme des rails de chemin de fer, le long d’une ouverture rectangulaire garnie de barreaux blancs et dont le cadre, blanc lui aussi, ne borde pas le côté du bas, ce qui donne à penser qu’il s’agit de la partie haute d’une porte qui s’enfonce dans le sol. Du tapis pendent plusieurs objets coniques de grande taille, le plus gros a la forme d’une cruche, son arête inférieure est bordée de rivets dans lesquels passent des liens, et juste en-dessous, un miroir reflète ce qui paraît être une fenêtre sans rideau, ou une verrière. La photo remise à l’endroit représente un groupe de musiciens assis sur un tapis contre un grand mur blanc, le miroir arrondi placé maintenant au-dessus du gros tambour, reflète les vitres de la partie du plafond qui est hors-cadre. Le gros tambour est deux fois plus haut que le musicien assis contre son flanc, un jeune Africain dont la chemise bariolée, les colliers, la veste en tissu brillant, la coupe afro à la Jimmy hendricks et le large sourire un peu crispé, ne masquent pas l’inquiétude portée par le regard. Le sintir des gnaouas dont il joue est dans l’ombre, mais on distingue la forme de la caisse rectangulaire et le long manche qui se termine comme la tête d’un serpent emplumé par les lames du sistre. C’est le seul qui regarde l’objectif. Assis à sa droite, deux garçons, l’un à la peau noire et tête nue, l’autre au visage clair et coiffé d’un turban noir, jouent des Karkabes d’un air rêveur. À l’extrême gauche de la file, un homme en blanc, jambes croisées, souffle dans une flûte traversière, brune et cerclée d’anneaux clairs, il est penché en avant et sa haute toque en astrakan masque se yeux, ne laissant voir que l’arête du nez qui forme avec la flûte un angle droit. On ne voit de l’enfant que son petit crâne rond et le dos de sa tunique blanche, il est assis face à l’homme à la flûte, la tête inclinée sur une paire de mailloches dont il frappe le tapis. À l’autre extrémité du groupe se trouve la femme dont le visage violemment éclairé est blanc comme un masque, les cheveux tirés en arrière mettant en valeur les yeux très maquillés, aux paupières closes. Elle joue du violon, totalement absorbée par la musique, le regard tourné en dedans. Si c’est la même que la première photo – et c’est la même – il semblerait qu’elle ait trouvé l’endroit qu’elle cherchait.

A propos de bizaz

auteure compositeur et chanteuse de chansons - voyageuse - violoniste - aimerait être clown, le summum de l'art à son goût - toujours prête à apprendre, l'informatique par exemple - éprise de la langue arabe qu'elle étudie chaque jour -