#construire #07 | salle des machines

il fallait qu’il y ait cette passerelle pour voir ainsi l’ensemble et d’aussi haut ; sur la droite un barbu en pyjama rayé blanc et rose, calvitie stade trois et ventre proéminant, est assis les mains sur les genoux ; deux rangées plus loin – il y a de nombreuses tables ou plutôt des bureaux qui forment des rangées comme dans un open space-, debout sur un bureau une femme en chemise de nuit claire ayant passé l’âge change une ampoule pendue à une gaine de caoutchouc noir; quelqu’un avance à quatre pattes en couche culotte avec grâce; un autre, mais je ne vois que son dos, est pris de secousses ( je me souviens du shaker de Chaplin dans les Lumières de la ville) ( je me souviens du rire abominable de ce garçon battu à mort); sur une chaise d’arbitre une femme en robe de soirée sombre – et quelque chose de brillant en plus–, tête d’oiseau et mèches rares, dévide une bobine ; on pourrait croire qu’il pleut, le bruit fait tourner la tête; bas de jogging jaune et brassière, une fille, du moins on le croirait du fait de ses incisives, arrose une plante d’intérieur à grandes feuilles –comme des masques, grimaçants –, un bananier musa, mais, factice à cause de l’intensité calorifère des lampes; dans une autre rangée , une dizaine d’hommes en blouse d’appariteur abattent des cartons miniatures sur un tapis roulant, comme des joueurs de carte; les cartons, les mêmes, reviennent en boucle : une clochette tinte. Un cheval dont je ne vois que la croupe s’ébroue, des chaises tombent, ça brasse une grande poussière, quelqu’un éternue –ce qui, me semble-t-il, n’est pas prévu.
Quand elle arrive – ou qu’elle entre–; quand elle traverse longitudinalement l’espace dans sa crinoline de velours rouge et se plante au milieu, c’est le signal
Ne plus savoir où se trouve la commande de la neige
En actionner une au hasard
Une tête rouge passe une trappe : Formol et brocolis maintenant tu dégages!

PAUSE

Le distributeur de café disparait sous une nuée de dos plus ou moins vêtus ; un pompier fait les cents pas ramené à cinq pour cause d’exiguïté du couloir ; dans la cage de verre la femme à la choucroute actionne le bouton : ça entre et ça sort avec la fumée des cigarettes du trottoir ; un passant s’immobilise pour regarder la crinoline qui fume et les deux en peignoir à fleur.
Quelqu’un danse, c’est elle, je la reconnais
Il ne fait pas nuit.
Deux policiers montés passent; un des chevaux défèque devant l’entrée 
Ça sonne 

PAUSE 

La dernière heure, celles qui n’avaient pas encore de moustache, descendent apprêtées; leurs costumes mal ajustés leur donnent l’air de pantins 
L’espace est maintenant dégagé 
Le chef, ou un qui y ressemble, réclame le silence 
On fait entrer les trottinettes
Les soldates font leur tour en poussant la roue à cloche pied 
Les moustaches volent 
Les vieillards assis sur des chaises applaudissent : c’est le signal 
Je ne trouve plus la commande de la trappe 
Le chef hurle

ça sent les heures sup

PAUSE

A propos de Nathalie Holt

A commencé en peinture, a vécu de théâtre et d’opéra, des années de scénographie plus tard ne photographie pas que son lit, tient son journal en images, écrit et marche chaque jour a publié un peu pour aller au bout d’un geste ( Ils tombaient ) ( Averses) https://www.amazon.fr/stores/author/B09LD7R2KY . Écrit pour lire.

8 commentaires à propos de “#construire #07 | salle des machines”

  1. On est immédiatement happé depuis cette vue dominante par les premières silhouettes, drôles, saisissement émouvant de cette humanité vaquant à ses choses, puis s’installe ce théâtre dont on avait déjà l’idée par le titre. J’aime la chute, annonçant sans doute une suite, « organisée », laquelle?
    Merci pour le plaisir de la lecture

  2. Eh oui, intermission, cela m’avait échappé. Quelle piste ! Et quelle réalisation dans le rythme. Ce matin, où la lecture du brillant texte sur l’Odyssée de Calvino m’a mise par terre (comment ai-je pu signer deux spectacles à ce sujet et si bien passer à côté?) ton texte m’offre une méthode pour reprendre un peu de hauteur sur ce travail….merci.