Le livre que je n’écrirai jamais prend plus de place que celui que j’écris puisque je passe plus de temps à y penser qu’à écrire et qu’il est donc constitué de tous les livres que je n’ai pas écrit. C’est une anthologie qui va de mes bribes d’histoire quand j’étais enfant aux livres que j’aurai pu écrire après ma mort – d’ailleurs c’est bien dommage car je suis certaine que ça aurait été les meilleurs. Il traîne dans des tiroirs, des carnets, des coffres et surtout dans mes obsessions. Le livre que je n’écrirai jamais est un amas de mes obsessions, de ces territoires grinçants qui m’engloutissent sans prévenir. Je ne peux pas écrire les mains engluées dans la vase. Je jette des bribes comme des ancres et l’histoire qui se tisse me sert de boussole dans les errances de mon esprit. Se dessine alors le chemin qui me fait reprendre mon souffle. Et une fois que je suis sortie de cet envers de moi-même, j’ai beau chercher, la route n’existe plus pour y retourner. Ainsi donc, comme au cimetière des éléphants, vient se reposer un nouveau livre que je n’écrirai jamais.
Et pourtant par les sentiers du dehors le livre que je n’écrirai jamais viens parfois m’attraper. Il erre comme un fantôme et vient se glisser dans des notes de bas de page. Il prend des chemins détournés, et je me surprends, clignant des yeux à plusieurs reprises, à lire une phrase qui émane de son squelette, à deviner la silhouette de l’un de ces personnages s’agiter en bas de page pour venir s’incruster dans le récit. Il arrive à prendre chair dans une nouvelle obsession.
Et voici donc, derrière le chemin, le livre que j’écris. Ses pages battent comme un coeur hésitant, ses phrases trébuchent, ses personnages s’évanouissent et reviennent. Il ne me laisse jamais tranquille, il me tire les cheveux, m’irrite, me rend folle. Il s’échappe toujours, prend des formes que je ne connais pas, il roule et je cours après. Dans la poussière de la nuit il se déploie, palpitant, capable de mourir à chaque phrase pour mieux renaître à la suivante. Au matin je n’arrive jamais à le retrouver, les mots ne sonnent pas pareil, le fantôme s’assoupit quand je suis devant la page mais quelque chose se met en place et le livre que je n’écrirai jamais s’écrit malgré moi pendant que le livre que j’écris, fatalement, deviens le livre que je n’écrirai jamais.