# livre # 01 bis | sur le pouce, en noir et blanc

Le recensement parait simple : pour la plupart d’entre nous, sont à disposition les mêmes outils corporels. Main qui tient ou maintient, doigt qui tourne la page avec présence particulière du pouce (pourquoi soudain penser au petit Poucet à propos du pouce qui pousse à poursuivre…un chemin). Les yeux ou le braille pour accéder au mystère de la lecture (déchiffrer, interpréter, dans le même mouvement) — et tout le corps qui  se love dans la situation, dans le temps imparti, dans l’urgence ou dans le plaisir, selon le volume (volume de temps mais aussi volume de l’objet valant  son pesant de mots) ; se cale dans le fauteuil dont les accoudoirs permettent de maintenir les coudes et l’attention ; s’assied bien droit sur la chaise austère pour parer aux pertes d’intensité, ne pas  passer à côté d’éblouissements en attente, d’entrées secrètes dissimulées dans les phrases ; ou encore s’allonge à portée de rêve.

Approche encore, tu brûles. Il me semblait pourtant dans la galerie intérieure avoir fait le tour des tableaux exposés : 

jeune fille d’abord autorisée à transporter sur la plage un volume de la comédie humaine puis un autre depuis le grenier des voisins non loin de la grande jetée puis à se jeter dans la lecture après s’être jetée à l’eau — allongée sur le ventre ou sur le dos, coupée du monde extérieur, rappelée à lui par la douleur des bras tendus et par la voix d’une mère — encore en train de lire, il faut arrêter maintenant 

femme posant un livre ouvert sur un coin de la table dans la cuisine pendant que la soupe mijote 

femme tirant à la sauvette un livre de son sac avec l’air de quelqu’un qui n’en perdra pas une miette  dans un train de banlieue quand être assis est un luxe prolongé par un bref temps de lecture , à l’ancienne, au milieu de  toutes les têtes penchées sur les téléphones portables 

 femme tournant avec délectation chaque feuillet papier bible du livre Pléiade qu’elle ne pouvait auparavant se permettre de retrouver régulièrement dans le tourbillon des urgences perpétuelles 

femme vivant au ralenti la lecture, pouce à angle droit calant la page juste avant la tourne réservée à l’index qui transporte le recto vers la gauche, libérant le verso tout entier, à l’heure où le texte,  lu pour lui-même, et pour soi, a fini d’être le prétexte de captures pédagogiques 

femme plaçant autour de son cou quand tout le monde dort l’original neck reading light , pour se retrouver comme pendant l’adolescence  lisant tout son saoul, en chien de fusil, à l’abri des regards et du jour, clandestinement, pour protéger une espèce de secret

Tu lisais couramment à cinq ans et demi et comme ce n’est pas normal, disaient les parents, on était inquiets.

C’est là que la cloison mobile de la mémoire coulisse. Pie voleuse, tu prends le livre de contes, tu l’embarques pour que personne ne sache où vous partez ensemble.  Le petit Poucet est accompagné par Poucette la minuscule, celle qui échappe dans sa coquille de noix aux invasions, aux intrusions des adultes qui ne comprennent pas. Mais où est-elle encore passée ? On l’appelle, on s’inquiète. Elle s’est dérobée, retranchée dans un arbre, bien calée contre la fourche et poursuit sa lecture, à l’aide des branches qui la cachent et tiennent lieu de lutrin. Ou entre les hautes herbes folles d’une prairie. Elle daigne rentrer à la limite de ce que les parents peuvent supporter. Sans le livre, qu’elle a confié aux racines, pour éviter qu’on ne l’en prive.  Pour mieux le retrouver, après l’orage.

L’empreinte du passage secret est toujours là, à portée de mots. Dans le rêve de la princesse sur un pois devenue petit carnet vert confié au poète dans la nuit pleine de vent pour qu’à son tour il lise. Dans le livre jauni qui s’ouvre entre le pouce et l’index à la page des compagnons dans le jardin. Dans le fait de rechercher pour la relecture du Lys le vieux banc du philosophe caché dans la forêt près du second étang. Rituel de la pie.

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

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