La fillette d’autrefois ne se posait pas de question, elle prenait les livres qu’on lui offrait, pour Noël, pour les anniversaires. Elle qui bougeait toute la journée, qui courait, sautait, dansait, se calmait dès qu’elle avait un livre dans les mains, pour lire, elle se posait dans un coin, n’importe où, couchée sur le ventre, calée sur le tapis, ou sur l’herbe, et ne bougeait plus. Le monde autour d’elle n’existait plus, il n’y avait plus que les histoires, les paysages, les personnages qu’elle découvrait. Le monde de Karl May qui la transportait dans les déserts d’Arabie, sur le cheval noir du héros qui survivait à toutes les épreuves, plus tard les paysages gris et embrumés du Nord de Theodor Storm et de ses nouvelles mélancoliques, ces tempêtes sur la mer et dans le cœur des personnages. Elle ne voyait pas l’emballage, elle prenait du cartonné et du relié, de l’écriture gothique comme les lettres modernes, elle ne voyait pas les dessins s’il y en avait, elle absorbait l’histoire, ce monde nouveau, ressentait des émotions, des désirs, des rêves. Autour d’elle, plus rien.
Plus tard, j’ai changé de monde, de pays, de langue, et de lecture. J’avais tout à découvrir, car les cours de l’école avaient éreinté les romans de Balzac, les nouvelles de Maupassant et le théâtre d’Anouilh. Annotés, disséqués, desséchés. J’ai rencontré Camus, Saint Exupéry, Giono, dans des bibliothèques amies, j’ai aimé les mots, la musique des phrases et je suis entrée dans leur monde. J’ai revu les nourritures terrestres d’André Gide dont un extrait m’avait perturbée pendant mes épreuves du bac, et j’ai accroché à la lecture de Giraudoux, la guerre de Troie n’aura pas lieu, que je relis encore, pourquoi ce livre, je n’en sais rien, sinon que l’ironie de l’histoire me parait universelle.
Je ne sais pas choisir les livres. Ils m’arrivent, tout simplement. La couverture ? Souvent un leurre. Les renseignements au dos du livre ? souvent succinct, parfois accrocheur, incitant à acheter ou à emprunter. L’aspect du livre ? Lisse ou chiffonné, vieux de chez les bouquinistes ou sorti à peine de l’imprimerie, qu’importe. Livre de poche, avec plaisir. Pas trop gros surtout, mille pages me désarçonnent, me découragent. La valeur du temps n’est plus celle de l’enfance. Le conseil des amies au café littéraire ? Efficace pour découvrir un nouvel auteur, pour avoir un résumé de l’histoire, et pour emporter le livre dans la foulée. Des parentés littéraires se créent et ne déçoivent pas. Des visites en librairie et bibliothèque ? Un bonheur, une profusion d’impression, d’incitations. Un moment de suspension. Une pile de livres qui m’attend sur la table, à lire, à relire…