La nécessité d’un atlas remontant /le livre #02

l me fallait un classeur pour cela. Il fallait en ce temps tenir une comptabilité qui m’éveille, qui fasse grandir le petit feu de la révolte jusqu’à être aussi fort que Robespierre. Il me fallait tenir ces comptes descendants, consternants, dans tous ces endroits du monde où des animaux disparaissaient. Il me fallait des lieux qui ne soient pas des pays décrétés par les résultats des guerres humaines, il me fallait tourner le dos aux pays dessinés de main humaine, il me fallait m’ouvrir à des forêts, à des mers, à des déserts, à des montagnes.

C’était un classeur à couverture verte, pardi, mais attention : vert sombre. Je m’en saisissais à toute occasion d’avoir lu que les panthères des neiges diminuaient, que certaine espèce de manchot était près de disparaître. Les alertes de lecture ne manquaient pas, mes parents ne se méfiaient pas, en ce temps, de l’écoanxiété, on m’avait laissé la liberté d’abonnements multiples et donc d’occasions multiples de rajouter à mon classeur – demi-format par rapport à ceux de l’école, je sentais la nécessité d’une sorte de clandestinité – de ces fiches bristol à petits carreaux où je m’efforçais d’écrire petit pour ne rien perdre d’un espace où l’agravation des vicissitudes devait impérativement pouvoir être consignée. Jusqu’au bout. Jusqu’au pied de la guillotine.

Et le temps a passé. Le classeur s’est finalement perdu dans un tiroir sans doute mais n’a jamais été complètement oublié. L’autre jour, j’ai remarqué que deux fois deux brins d’herbe poussaient sur le rebord de ma fenêtre, au troisième étage, entre le zinc et la brique. Cela faisait quelques jours qu’un carnet m’avait été offert avec imitation de la couverture Gallimard de La promesse de l’aube…  Cela faisait quelques jours donc que je me demandais ce que j’allais bien pouvoir en faire. Oublions Gary et le rôle des mères, des pères aussi d’ailleurs, restons-en au rôle des livres qu’on écrit soi-même. Deux fois deux, je pouvais peut-être devenir une sorte d’as de la démultiplication. Oh, pas des pains ni des poissons et en tout cas plus des têtes coupées. Non, une sorte de champion de ce qui croît envers et contre tout. La première page s’écrivit donc par le description de ces deux fois deux brins apparus. Les lignes fines tracées sur le carnet sont plus espacées que les petits carreaux du classeur de jadis mais me demandent quand même un effort pour écrire assez petit, assez petit pour ménager l’espace de toutes les augmentations possibles. La deuxième page a été consacrée à la naissance des épis. La troisième à l’apparition d’une frise de feuilles charnues au long de l’arête de bord de fenêtre. J’ai espoir de trouver bientôt des fleurs qui se multiplieront au pourtour des platanes, des lianes de lierre qui grandiront au long de certains murs. J’en tiendrai l’atlas. Ce sera celui de la comptabilité des vies vertes qui croissent. 

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